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VIE
DR
J.-A. TURRETTINÏ
THÉOLOGIEN GENEVOIS
1G71-1737
PAR
DE BUDE
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LAUSANNE
GEORGES BRIDEL ÉDITEUR
DroiU rétenrés. t>V^
J.-A. TURRETTIM
LAUSANNE. — IMPRIMERIE GEORGES BRIDEL.
VIE
DE
. TURRETTINI
:héologien genevois
1671-1737
PAR
E. DE BUDE
LAUSANiNE
GEORGES BRIDEL ÉDITEUR
1880
Droits réservés.
10 ryy.
CHAPITRE I
Jeunesse de Turrettini.
(167M692)
<3-£>
Jean-Alphonse Turretlini naquit à Genève le
24 août 1671 . Son père était le fameux théolo-
gien dont nous avons retracé la vie; sa mère
était Elisabeth Chauvet, originaire de Provence,
nièce de M. Pollot, mathématicien, gentilhomme
du prince d'Orange et correspondant de Des-
cartes.
Le jeune Turrettini, auquel nous consacrons
ces pages, fut, au point de vue intellectuel, d'une
précocité étonnante. Il fit ses débuts dans la
carrière des lettres en dédiant, à dix ans, à son
père un écrit intitulé : HercuUs vita ac omnia
egregia facinora m lalinam linguam versa*.
Aus&i , lorsqu'il perdit son père six ans plus
tard, était-il bien permis de prédire sa brillante
carrière, c Dès les premières années de sa vie,
dît Horéri, il a fait sentir qu'il sortait d'une &-
mille oCi la science est comme héréditaire, et
qu'il saurait bien soutenir et augmenter la célé-
brité du grand nom qu'il porte, i Au milieu de
tous ses succès, Jean-Alphonse Turrettini ne se
laissa pas enivrer par les louanges souvent exa-
gérées que les savants du jour et les anciens
amis de son père lui prodiguaient sans cesse;
on avait beau lui crier bien fort qu'il confirme-
rait le mot du poète ; a'Les aigles n'engendrent
que les aigles qui leur ressemblent, » il s'effor-
çait d'autant plus de se rendre par le travail
digne du nom qu'il portait.
Jean-Alphonse Turrettini perdait en son père
CHAPITRE I
citer, car elle peint admirablement l'étendue de
ce deuil, qui fut également ressenti à l'étranger.
Cette missive est signée d'un nom connu, de
Saurin, pasteur d'Utrecht, qui appartenait,
comme on le sait, à la branche des Saurin du
Dauphiné^.
c Monsieur, écrit-il à Jean-Alphonse Turret*
tini, en date d'Utrecht, le 3 décembre 1687, j'ay
appris avec un extrême déplaisir la triste nou-
velle de la mort de feu M. Turretin, votre père,
et comme je me suis donné l'honneur d'écrire à
mademoiselle votre mère pour luy tesmoigner la
part que je prens à sa douleur, je n'ay pas voulu
manquer de m'acquitter du même devoir envers
vous ; je ne doute pas, monsieur, que vous n'ayez
été très sensiblement affligé de cette perte, elle
est trop grande pour n'en être que médiocre-
ment touché; vous avez perdu un père qui tenoit
un des premiers rangs dans l'Eglise, et dont la
réputation étoit répandue dans toute l'Europe
* C'était le fils de Pierre Saurin, le pasteur instruit
et saj^e qui servit plusieurs Eglises de France dans la
première moitié du XYIl" siècle. Ce fils avait connu
François Turrettini k Genève en y faisant ses études,
en 1659.
réformée, un père qui avoit pour vous une ten-
dresse qu'on ne peut pas exprimer, et qui avoit
pris des soins tout particuliers pour vous élever
et pour vous rendre un digne successeur des
belles qualités dont Dieu l'avoit enrichi; et bien
que vous ayez parfaitement répondu à ses soins
jusqu'à présent, néantmoins on peut dire que la
mort vous l'a ravi dans un temps où il vous étoit
plus nécessaire que jamais. Ainsi il ne se peut
faire par toutes ces considérations, et plus encor
par TafTection tendre et vrayment filiale que
vous aviez pour luy, que vous n'ayez senti sa
mort jusqu'au fond du cœur; si votre douleur
pouvoit être soulagée par la part que les autres
y prennent (comme il semble que c'est un adou-
cissement à nos maux quand nous voyons que
bien des gens y participent), elle le seroit extrê-
mement, car il n'est personne de ceux qui con-
CHAPITRB 1 f <>
ché comme la sienne. Mais il faut adorer les or-
dres de la Providence de Dieu et s'y soumettre
avec une profonde résignation, dans cette per-
suasion générale que toutes choses tendent en-
semble au bien de ceux qui aiment Dieu. Vous
êtes trop chrétien pour n'être pas dans ces sen-
timents et trop bon fils pour ne vous consoler
pas par la considération du repos et de la gloire
dont jouit feu monsieur votre père après tant de
travaux qu'il a soufferts pour l'Eglise de Dieu,
ainsi ce qui fait votre affliction fera aussi votre
consolation.
3> Je prie Dieu qu'il vous veuille conser\'er et
bénir de plus en plus vos études, afin que vous
soyez un jour un digne instrument en sa main
pour l'édification de son Eglise.
» Je vous prie d'asseurer messieurs vos on-
cles, M"« Marie et généralement toute la famille
de mes très humbles respects et d'être persuadé
que je suis votre très humble serviteur*. »
Il montra donc dès son enfance des disposi-
tions merveilleuses, que la sollicitude éclairée
d'un père tel que le sien ne laissa pas négliger.
On choisit parmi les ministres réfugiés les maî-
* Lettre de Saurin, nos archives particulières.
10 CHAPITRE I
très les plus capables pour développer les dons
naturels de l'enfant, auquel l'un d'eux écrivait
un jour, en apprenant plus tard ses succès d'é-
tudiant :
« Vous me permettrez de vous dire avec quelle
joie j'ai appris vos grands progrès dans l'étude
et les vœux très ardents que j'ai toujours formés
pour votre conservation; quoique vous soyez
semblable à ces fonds de terre à la fertilité des-
quels la main qui les a cultivés a bien moins
contribué que la nature, cependant la pensée
de vous avoir donné les premiers principes ne
laisse pas de me flatter agréablement. y>
Son maître principal fut Dautun, qui lui fit
faire de rapides progrès en lui apprenant à lire
avec réflexion et en jugeant avec sévérité ses
premiers essais. Il fit des pas de géant. Voici la
méthode que Dautun lui appliquait, ainsi que
Vernet nous l'apprend ; il lui faisait remettre son
ouvrage trois ou quatre fois sur le métier. Gela
fâchait quelquefois l'écolier , mais il était assez
pénétrant pour sentir que son professeur avait
raison. Par ce moyen, il parvint bientôt à faire
des travaux dont une personne d'un âge plus
avancé n'aurait pas rougi. Et comme l'esprit
CHAPITRE I 11
s'anime en s' exerçant, il y avait peu de sujets
de littérature sur lesquels il n'essayât de faire
quelque composition écrite, soit en latin, soit en
français. La Bibliothèque universelle de M. Le
Clerc, qui parut dans ce temps-là, fut un aiguil-
lon pour lui. En la lisant, il sentait redoubler
son ardeur pour les sciences; il aurait voulu
déjà pouvoir en faire autant ; il admirait l'éru-
dition de cet auteur, dont il regrettait le départ
de Genève.
En apprenant les succès du jeune Turrettini,
un vieil ami de la famille lui écrivait :
« Je plains votre destinée en ce que Dieu vous
a séparé de monsieur votre père; mais aussi je
fais des vœux que ce même Dieu qui lui ôta son
père dans une grande jeunesse et qui l'accom-
pagna de sa grâce et de ses précieuses bénédic-
tions ait pour vous la même tendresse. En vé-
rité, comme j'ai été ravi de ces beaux essais que
j'ai veus, de la connaissance que vous avez dans
les belles sciences, je doute si, allant d'un si
beau train, vous trouverez cesse de matière à
votre pénétration. Ce me sera une joie bien
grande lorsque je verrai vos nouveaux progrès.
Il ne faut pas être revêtu de l'esprit de prophé-
tie pour augurer ces choses; il ne but que ^re
attention aux lumières dont votre esprit est
éclairé pour inférer que mes pensées seront et
justes et véritables. Je le souhaite de tout mon
cœur, afin que le public ait sujet de se consoler
d'une perte qu'il juge irréparable et que madame
votre chère et tendre mère trouve cette douceur
dans ses amertumes. >
Un autre personnage qui exerça sur le jeune
Turrettini une influence considérable au point
de vue scientifique et durant ses premières
années, fut Chouet, qui avait pour son avenir
littéraire une sollicitude toute paternelle. Il ne
faut pas se dissimuler que si l'ancien profes-
seur de Saumur, qu'on a volontiers regardé
comme l'introducteur du bon goût à Genève et
l'inspirateur de ce que nos auteurs d'alors ont
enfante de plus exquis, a inoculé chez son élève
CHAPITRE I 13
par son ancien précepteur Dautun à cultiver les
sciences physiques et mathématiques. Ces der-
nières donnent à l'esprit, quelle que soit la
branche d'étude qu'il choisisse, une clarté et
une force de raisonnement très précieuses.
c Si vous continuez, lui écrit Dautun, à vous
attacher autant que vous le faites à la physique,
je ne doute point que vous soyez bientôt un bon
cartésien. Cependant, souvenez-vous bien de
leur grand principe, qu'ils débitent toujours,
mais qu'ils ne pratiquent pas toujours, de ne
point jurer sur les paroles de son maitre. Il faut
regarder toutes les opinions de Descartes comme
fausses pour être assuré qu'elles sont vraies. Je
vous conseillerais bien aussi d'apprendre les
principes des mathématiques, s'il y a quelque
bon maître à Genève. Je crois que vous avez
déjà remarqué en quelques endroits de la phy-
sique la nécessité de cette science, surtout dans
le traité de la divisibilité de la matière. »
Turrettini eut pour professeurs de théologie
MM. Louis Tronchin, Calandrin et Pictet, et
montra dans cette étude une si grande ardeur
qu'il dépassait de beaucoup ses condisciples et
étonnait ses maîtres, qui, avant qu'il eût atteint
U CHAPITRE I
l'âge de vingt ans, disaient un jour : <r Ce jeune
homme est presque un grand homme. :» Ses
premiers essais de prédication furent des coups
de maître, à tel point que l'un de ses profes-
seurs s'écria : € U commence par où les autres
finissent. i>
Richement doué par la nature, esprit péné-
trant, insinuant et fin, possédant une intelli-
gence étendue et un amour sans pareil pour le
travail, il avait en dehors de ses dons naturels
des avantages peu communs qu'il mit à profit :
tout un cercle de savants amis qui, en mémoire
de son père, se disputaient le soin de l'éclairer
de leurs conseils; l'usage d'une bibliothèque de
choix qui lui permettait de consulter sur place
et à chaque instant des ouvrages de fonds; enfin
une position indépendante lui accordant le pri-
vilège de se livrer commodément et sans arrière-
pensée à la science, tout cela favorisait singu-
lièrement ses progrès dans la carrière, où il
courait lorsque les autres marchaient. « Quand
on a les talents naturels requis pour réussir, a
dit un auteur à son occasion, et qu'on a le
moyen de les cultiver, il n'est pas possible qu'un
homme ne devienne pas habile. Mais combien
CHAPITRE I 15
d'heureux génies languissent dans l'obscurité
faute de secours et d'encouragements ! » Ayant
fîni ses études théologiques avant l'âge ou elles
se terminent ordinairement, Turrettini était
encore loin du temps où il pouvait être reçu au
saint ministère.
De 1691 à 1693, il quitta Genève. Il se rendit
en Hollande, muni du passeport suivant :
cNous syndics et Conseil de Genève certifions
à tous qu'il appartiendra que noble Jean Al-
phonse Turretin âgé d'environ dix-neuf ans est
du nombre de nos citoyens lequel désirant de
voyager suivi d'honorable Pierre Vincent habi-
tant de cette cité son valet, afin qu'en son che-
min il ne luy soit fait aucun déplaisir ny mo-
leste, nous prions et affectueusement requérons
tous seigneurs, magistrats, généraux, gouver-
neurs, colonels, capitaines, leurs lieutenants,
gardes de ports, ponts et passages et autres,
qu'il appartiendra et auxquels il s'adressera de
luy faire ny permettre estre faict aucun trouble
ny empeschement, mais luy départir toute telle
aide, faveur et assistance qu'ils désyreroient de
nous envers ceux qui de leur part nous seroyent
recommandés, nous offrans faire le semblable
i6 CHAPITRE I
toutes les fois que nous en serons requis. £n
foy de quoy avons donné les présentes; soubs
notre seau et seing de nostre secrétaire *. »
Les voyages étaient déjà dans ce temps-là le
complément indispensable des études. Il débuta
donc par la Hollande, où il arriva au mois de
février. Dans ce pays, où le nom de son père
eût sufQ à lui assurer un accueil favorable, à
défaut de son mérite personnel, il fréquenta
d'emblée la société des savants qui fiorissaient
alors. C'étaient Périzonius, le philologue, Rœl,
Qraunius, Vitriarius, Frédéric Spanheim et Jean
Le Clerc; c'étaient aussi du Bosc, de Superville,
Jurieu, Bayle, et notons en passant qu'au sein
des disputes qui divisaient si fortement ces deux
derniers savants, Turrettini trouva moyen d'être
bien vu des deux partis. C'étaient enfin Banasge
de Beauval, Le Moine, Elie Saurin, Bernard et
tant d'autres. Turrettini passa huit mois en Hol-
lande en vue d'étudier l'histoire ecclésiastique
sous Spanheim qui professait alors à Leyde. A
la suite de cet enseignement il soutint avec
éclat ses thèses sur le pyrrhonisme pontifical
* Cette pièce, signée par Chouet au nom des syndics et
Conseil, est du 2 février 1691.
CHAPITRE I
qui sont, comme on sait, une réfutation du livre
des variations de M. de Meaux ; dans ce travail,
Turrettini réunit les trois méthodes employées
par MM. Claude, Pajon et Jurieu pour répondre
aux préjugés légitimes de Nicole.
« M. Turretin, écrit Bayle, partit de Leyde il
n'y a que peu de jours. Vous avez vu les thèses
qu'il a soutenues sur le pyrrhonisme de TEglise
romaine et qu'il a dédiées à vous tous messieurs
les pasteurs de Genève. Elles lui ont acquis une
gloire singulière et il s'en va d'ici avec une ré-
putation fort rare à des gens aussi jeunes que
lui. y> Quelque temps avant il avait écrit de lui :
« Je soupai hier avec M. Turretin... chez M. Ba-
nasge. C'est un jeune homme de grande espé-
rance, qui pense et qui s'exprime tout à fait dé-
licatement. y> Et ailleurs « M. Turretin se fait
admirer toutes les fois qu'il monte en chaire, ce
qui lui est arrivé deux fois depuis le l®** de jan-
vier, et il n'est pas moins goûté en conversation
par la délicatesse de son esprit et par son hon-
nêteté et sa modestie. »
Turrettini quitta la Hollande au mois de juin
4692 en y laissant le meilleur souvenir, comme
l'atteste la correspondance de Bayle et celle de
J.-A. TURRETTINI 2
i8 CHAPlTaE I
Superville qui lui écrivait à Londres, où il était
quelques mois plus tard ^ :
c Vous m'avez fait le plus grand plaisir du
monde de m'écrire. J'avais vu pendant votre
séjour en Angleterre que je n'étais pas si avant
dans votre cœur que je le souhaitais, parce que
vous ne m'aviez point écrit comme vous l'aviez
fait à d'autres personnes de Rotterdam. Vous
êtes si estimable qu'on ne peut s'empêcher d'ê-
tre bien aise d'être de vos amis, et je vous as-
sure que je le disputerois en estime et en atta-
chement pour vous à tous ceux qui vous ont
connu icy avec moy, ainsi vous m'obligerez tou-
jours beaucoup en me donnant de temps en
temps de vos nouvelles.... Je prendrai toujours
beaucoup de part à toute la gloire que je ne doute
pas que vous n'acquériez de jour en jour. »
* Lettres inédites de Superville, nos archives parti-
culières.
-wm o o v m
CHAPITRE II
Ses voyages. — Angleterre. — Hollande. — France.
(1693)
On voit par les lignes qui précèdent que, de
la Hollande, Turrettini avait traversé en An-
gleterre qui était alors comme le centre des
sciences et où florissait aux yeux du jeune
voyageur la meilleure méthode d'enseignement
théologique ; il disait que de tous les théolo-
giens de rSglise chrétienne c'était des Anglais
qu'il tirait le plus de profit , malgré les diver-
gences qui le séparaient d'eux. Pendant son
séjour en Angleterre il fut admirablement reçu.
M. Burnet, qui avait hâte de lui rendre l'hospi-
talité dont il avait été autrefois l'objet à Genève,
20 CHAFITBE II
lui paya au centuple celle qu'il avait reçue dans
la maison de Turrettini. Il lui fît faire connais-
sance avec les hommes célèbres et les savants
de l'époque. Après les succès littéraires rempor-
tés en Hollande, il en obtint d'autres dans la
Grande-Bretagne où il eut beaucoup & souffrir
du climat, mais où l'attendait une satisfaction
pleine et entière de l'esprit.
Lorsque Turrettini arriva à Londres, il se lia
immédiatement avec les théologiens, quoique la
plupart des docteurs anglicans fussent fort pré-
venus contre la discipline de Genève. Notre
jeune voyageur ne manqua pas de faire remar-
quer à plusieurs d'entre eux que l'Eglise gene-
voise possédait aussi ses liturgies; que Calvin
n'a condamné ni l'épiscopat, ni certaines céré-
monies indifférentes, mais que l'épiscopat n'é-
tant pas de droit divin, et chaque Eglise nationale
CHAPITRE II âl
fût au-dessus des premiers magistrats; que
comme l'essentiel pour une maison est d'être
bien distribuée et bien aménagée, sans être as-
treinte précisément à tel ou tel arrangement, il
suffit aussi que l'Eglise soit bien gouvernée,
quelle qu'en soit la forme extérieure, du moins
pour ce qui n'est pas d'institution divine, et que
grâce à Dieu Genève ne se trouve pas mal de la
simplicité de son gouvernement ecclésiastique,
puisqu'il n'y a guère de lieu au monde où l'union.
Tordre et la pureté du saint ministère se soient
mieux conservés.
Impossible de dire le tact parfait avec lequel
Turrettini tenait tête à des contradicteurs d'un
rang élevé et d'un âge supérieur au sien, qu'il
finissait par convaincre. Il n'avait point cette
fatuité et cette forfanterie qui est souvent le
propre des jeunes savants, et lorsqu'il conversait
avec tous ces évêques anglais dont il fréquentait
la compagnie, ces derniers étaient frappés de la
simplicité parfaite avec laquelle il s'exprimait
sur des matières difficiles entre toutes. Il est
vrai de dire que, même parvenu à un âge mûr,
Turrettini ne fit jamais de sa théologie une af-
faire de parade, un champ de dispute, un éta-
22 CHAPITRE II
lage d'érudition, mais bien plutôt la règle de sa
conduite. Il était profondément modeste. En effet
la différence qu'il y a entre un théologien mé-
diocre et un habile est que ce dernier avoue na-
turellement qu'il sait peu de chose, tandis que
l'autre croit savoir beaucoup. Turrettini aimait
d'ailleurs à dire : « On n'est pas mal avancé en
théologie quand on a appris à ignorer certaines
choses. »
Ainsi que Turrettini l'écrit à son oncle Béné-
dict, il fut présenté à la cour :
« Gomme vous prenez part à ce qui me tou-
che, écrit-il, je vous dirai ce qui m'est arrivé
cette semaine et qui vous surprendra autant
qu'il m'a surpris moi-même. L'évèque de Salis-
bury, qui doit partir demain de Londres, me
força à donner une action dimanche dernier
dans une église française. Il me força à cela
parce qu'il voulait absolument m'entendre.
Après m'être bien défendu tant à cause de la
chose même que du peu de temps qu'il me don-
nait pour me préparer, je succombai. Je fis donc
la chose et il honora l'assemblée de sa présence,
ce que messieurs les évêques ne font guère aux
églises. Dieu me fit la grâce de m'en tirer d'une
CHAPITRE II 23
manière qui satisfit et lui et quantité de gens
qui s'y trouvaient. Bref, mention en fut faite dès
le jour même à la cour. L'évoque de Salisbur\'
surtout ne put s'empêcher d'en parler à la reine,
mais d'en parler en des termes que je n'oserais
vous dire ; jusque-là que la reine lui témoigna
qu'elle souhaitait que je lui fisse la révérence.
L'évêque me le fit d'abord savoir et m'obligea à
me rendre hier au soir à la cour avec mvlord
Galloway. (C'est M. de Ruvigny qui s'était obli-
geamment chargé de me présenter au roi et à la
reine.) M. de Ruvigny me présenta donc au roi
qui me reçut de la manière du monde la plus
obligeante. Il me dit d'abord en propres termes :
Tai fort connu monsieur votre père ;fai été fort
des amis de monsieur votre père. Il répéta en-
core : Oui, fêtais fort de ses amis. Il y ajouta
quHl apprenait que je suivais ses traces, et qu'il
en était fort aise. Je répondis là-dessus que je
tâcherai du moins de lui ressembler dans le
profond respect et dans l'attachement inviolable
qu'il avait toujours eu pour la personne sacrée
de Sa Majesté. Après cela, M. de Ruvigny de-
manda à la reine si elle voulait permettre que je
lui fisse la révérence. Elle lui répondit qu'il y
24 CHAPITRE II
avait trop de monde et qu'elle souhaitait de me
parler en particulier et à loisir. Et c'est demain
que cela doit être. Je ne saurois vous dire com-
bien cet honneur inespéré m'a surpris et je ne
doute point que vous n'en soyez surpris autant
que moi. Je vous demande seulement la grâce
que ce récit que je vous en fais (et que je vous
en fais uniquement pour éviter vos reproches si
j'y avois manqué), ne soit que pour vous. Car je
vous avoue que je serois fort fâché qu'on crût
que je me fais fête de cela. Ainsi si cela est seu
comme il le sera peut-être, il faut que cela soit
d'ailleurs. Ayez donc la bonté de renfermer ce
récit entre les quatre personnes qui sont les
piliers de la Chambre de Plainpalais. i>
L'entrevue de Turrettini avec la reine ne
manqua pas d'avoir lieu le jour indiqué, comme
le témoigne la lettre écrite par le jeune homme
la semaine d'après, et où il dit : « Il faut vous
achever mon histoire que je vous avais commen-
cée il y a huit jours. Le lendemain du jour où je
vous écrivis, je devois être présenté à la reine,
et je le fus effectivement par M. de Ruvigny.
Elle me reçut avec sa bonté ordinaire et me fit
bien des questions. Depuis qu^nd fétois en An-
CHAPITRE II t^
gleterre, — Comment je m'étais trouvé de Vair,
— Si f avais appris la langue, — Si fen savais
assez pour prêcher en anglais. Après cela elle
me fit rhonneur de me parler des actions que
j'avois faites à Londres. Elle me parla aussi de
mon père et me confirma que le roi se souvenait
fort de l'avoir connu en Hollande. Voilà de
quelfe manière se passa la chose. La multitude
des questions de la reine surprit un peu les as-
sistants, parce que, quoiqu'elle reçoive tout le
monde avec une extrême bonté, elle parle très
peu, aussi bien que le roi. J'ai tout sujet d'être
satisfait de la manière dont cette affaire s'est
passée, mais je suis plus satisfait encore qu'elle
se soit faite sans que je l'aye recherchée. Et
j'aime beaucoup mieux qu'on se soit plaint que
j'aye tardé si longtemps à rendre ce devoir à
Leurs Majestés que si on s'étoit plaint que je
l'eusse fait trop tôt. Au reste, je^prétens que
vous ne teniez compte de ce détail, que je vous
lâis, car je vous avoue que cela ne me fait pas
peu de peine, et si je ne craignais de sanglants
reproches de votre part, je m'en serais fort vo-
lontiers dispensé. Je prétens aussi s'il vous plaît
que ce récit ne soit, non plus que le précédent,
^6 CH&PITBB n
que pour les quatre personnes qui sont les pi-
liers de la Chambre de Plainpalais. >
Introduit dans tous les salons littéraires de
Londres, Turrettini goûla certainement plus de
plaisir chez ces princes de Tesprit et de la pen-
sée que dans les réceptions dont il fut l'objet à
la cour. Son caractère indépendant devait d'ail-
leurs le détourner du joug de Téliquette pour le
porter vers le commerce libre et facile des gens
de lettres. Parmi ces hôtes habituels, mention-
nons Saint-Evremond et Fatio de Duillier. En
parlant du premier, Turrettini écrit :
« Vous faites mourir en vos quartiers bien des
gens qui sont pleins de vie. Le bon homme Saint-
Evremond n'est point mort ni n'en a envie. Il a
même l'air de ne finir pas sitôt le cours de cette
vie voluptueuse et vraiment épicurienne qu'il a
toujours menée et qu'il mène encore. Ce n'est
pas qu'il ne me promît, il y a quelque temps,
que pour peu que je prisse de peine pour le
convertir, j'y réussirais. »
Quant à Fatio de Duillier, le fameux mathéma-
ticien de Genève transplanté à Londres, il le voit
souvent.
« Vous me demandiez dans vos dernières let-
CHAPITRE II 27
très, écrit-il, des nouvelles de M. Fatio. Le pauvre
garçon a été bien incommodé cet hiver et il n'est
pas entièrement rétably. Je le vis et il me dit
qu'il avait quelque pensée d'aller à Genève ce
printemps prochain et que nous pourrions peut-
être faire le voyage ensemble. J'en serois bien
aise, non seulement parce que ce seroit une fort
bonne compagnie pour moi, mais aussi parce
que par son moyen je pourrois faire à Paris
quantité de connaissances utiles. S'il va à Ge-
nève, je serois fort d'avis qu'on lui présentât la
chaire de philosophie. On ne saurait mieux faire
en toutes manières, et il n'y a peut-être personne
en Europe plus capable de faire honneur à cet
emploi. Je ne sais pas à la vérité s'il le voudrait
accepter tant à cause de sa santé que parce qu'il
regarderait peut-être cela comme étant au-des-
sous de lui. Mais peut-être aussi qu'il l'accepte-
rait, rebuté comme il l'est de ce pays-ci où son
mérite est reconnu sans être récompensé. Le
prélat de nos amis (l'évêque de Gantorbury) n'en
a pas trop bien usé à son égard, soit dit entre
nous. Vous savez quel cas il en faisait à Genève
et de quelle manière il le préconisa dans ses
voyages. Cependant depuis qu'il est prélat, il
28 CHAPITRE II
n'a presque pas daigné le reconnaître. Il a fait
la même chose à bien des gens qui se plaignent
extrêmement de lui et qui s'étonnent que j'aie
été excepté de la règle. Je crois que la raison de
cette différence est que je n'ai rien à demander.
Mais tout cela, encore une fois, soit dit entre
nous. T^
Et plus loin, en parlant de Fatio, il dit :
« Si on a quelque désir de faire honneur à
notre académie, c'est de tâcher d'acquérir
M. Fatio. Mais franchement nous ne sommes pas
dignes d'avoir un aussi galant homme que lui. :»
Au bout de quelques mois de séjour à Londres,
Turrettini ne manqua pas ti'aller visiter les
universités d'Oxford et de Cambridge où il dé-
sirait faire personnellement connaissance avec
les nombreux savants dont il appréciait les ou-
vrages. Il avait en poche les meilleures recom-
mandations ; en particulier, à Cambridge, il fut
introduit auprès du bibliothécaire qui faisait
profession de conduire les étrangers et de leur
faire voir tout ce qu'ils souhaitaient. Grâce à
cet homme, avec lequel notre voyageur se lia
d'étroite amitié, il put voir plusieurs collections
privées, renfermant des manuscrits curieux et
CHAiMTRE II i^J
rares. Il se lia aussi avec le docteur Spencer,
helléniste distingué qui rachetait par un profond
savoir Toriginalité de ses opinions. En même
temps Turrettini fréquentait aussi la maison
d'un autre docteur dont le commerce était très
agréable et très instructif, M. Covel, qui avait
beaucoup voyagé en Italie et en Orient et qui
en avait rapporté, avec des connaissances éten-
dues, un grand nombre de curiosités ainsi que
de précieux manuscrits.
ce Me voici depuis deux ou trois jours dans la
fameuse université de Cambridge, écrit-il, où je
ne voudrais pas n'être pas venu. Il n'est pas vrai
comme bien des gens se l'imaginent qu'elle soit
beaucoup inférieure à Oxford. Tout bien compté
ces deux sœurs se valent bien l'une l'autre, soit
pour la beauté des collèges, soit pour la richesse
des fondations. Le seul avantage d'Oxford est la
bibliothèque publique qui y est incomparable-
ment plus belle et plus grande que celle d'ici.
Mais en revanche on tient pour constant qu'il y
a beaucoup plus d'habiles gens ici qu'à Oxford.
Je n'y ai pas encore fait assez de séjour pour en
juger, mais j'en ai fait assez pour pouvoir dire
que ceux d'ici sont beaucoup plus honnêtes gens.
> Dans ce pays-ci ce n'est pas fort dif&cile
d'être docteur. Il n'y a pour cela qu'à avoir vécu
tant d'années dans l'académie, et même, quoic[ue
vous ayez vécu hors de l'académie, il suffit que
vous vous y soyez immatriculé depuis tant d'an-
nées. Du reste plus d'examen. On vous suppose
capable. J'oubliais pourtant qu'il y a un article
un peu difficile pour bien des gens, c'est que
pour être docteur il vous en coûte environ cent
pièces. Telles gens qui pourraient se tirer avec
succès d'un examen sur le savoir n'ont pas une
bourse à l'épreuve d'un examen comme celui-là.
Mais si c'est une difficulté pour bien des gens,
ce n'en est pas une pour le doyen de Winchester.
B De quoi vous parler don*: ? Des manuscrits?
Des autres curiosités des bibliothèques, surtout
du fameux manuscrit que Bëze donna à cette
université et qui passe pour un des plus anciens
CHAPITRE II lit
justice que, dans une extrémité comme celle-ci,
messieurs les étudiants qui sont comme de petits
papes se ressentent un peu des grandes charges
que le royaume a à soutenir.
» On m'avait dit avant que je vinsse ici que
tout y était plein de Jacobites. Mais j'ai trouvé
peu de fondements à cela. Il est vrai que dans
un collège il y a quelques fellows ou socii qui
n'ont pas pris les serments et qu'on ne presse
pas pour cela, mais ils sont en petit nombre et
dans tous les autres collèges je ne sache pas
qu'il y en ait un. Constamment il y a beaucoup
moins de Jacobites qu'on ne s'imagine et comme
je vous l'ai dit dans quelqu'une de mes précé-
dentes, ceux même qui ont quelque disgiisti
contre le gouvernement présent ne voudraient
pas pour rien au monde que le roi Jaques re-
vint, et seront toujours prêts à agir vigoureuse-
ment contre le roi Jaques et contre la France.
Vous pouvez compter sur ce que je vous dis. »
Et dans la lettre suivante :
« Vous aurez vu par ma précédente comment
je suis venu ici avec M. Wickart, et comment j'y
suis resté plus longtemps que lui. Je me propose
même de m'y arrêter encore huit ou dix jours.
3â CHAPITRE II
J'y trouve mille agréments, les gens étant la
plupart et très habiles et très civils. Us ne sont
que trop civils, car je suis comme accablé de
leurs honnêtetés, soit en repas, soit en toute
autre chose. Enfm je n'avois jusqu'ici été dans
aucun lieu où j'eusse éprouvé autant de cordia-
lité et autant d'ouverture. Les recommandations
que j'avais apportées de Londres en sont la cause
et le peu d'anglais que je sais, et que je mets im-
pudemment en œuvre, me donne une entrée qui
n'est pas si facile à ceux qui ne savent pas la
langue.
» Je le disais dans ma précédente, mais je me
confirme tous les jours dans cette pensée que
pour le vrai savoir cette académie l'emporte de
beaucoup sur Oxford. Aussi a-t-on tiré d'ici pres-
que tous les évêques élus sous ce règne et qui
sont sans difficultés les plus habiles gens et les
plus honnêtes gens d'Angleterre. Il eQ est de-
mandé encore un bon nombre du même carac-
tère. Et pour les étudiants ils aiment beaucoup
plus l'étude et ils s'y appliquent beaucoup plus
qu'on ne fait à Oxford, où la débauche est la
seule occupation de presque tous.
:i> Un des plus grands hommes que nous ayons
CHAPfTBB II 33
ici est M. Newton, le premier mathématicien de
ce temps-ci, mais même de ce siècle au juge-
ment de M. Fatio. Mais son mérite n*est pas
borné aux mathématiques. U est avec cela grand
historien et grand chronologue, et son humeur
est avec cela très aisée et très agréable. J*ai passé
cette après- dinée avec lui avec un très grand
plaisir.
M Quel contraste entre la hauteur du génie de
cet homme et sa modestie, sa naïve simplicité I
Il faut être soi-même très habile en mathémati-
ques pour l'apprécier à sa valeur, mais j'emporte
de mes entretiens avec lui les plus belles idées
sur les grandeurs des œuvres de Dieu, sur la
profonde vénération qu'on doit conserver pour
cet Etre suprême, sur l'immortalité de l'âme et
l'excellence du christianisme pris dans sa pureté
et tourné en pratique. >
Dans le court séjour que Turfettini fit en An-
gleterre, il ne manqua pas une occasion de s'ini-
tier aux mœurs du pays en assistant à telle ou
telle cérémonie propre à mettre au jour le ca-
ractère national. Il nous raconte en ces termes
le jugement d'un lord.
« Il faut vous dire un mot de la cérémonie
J.-A. TURRETTINI 3
((ue nouîi venons de voir et qoi est assarément
l'une des plus solennelles qa'on puisse voir en
An({leterre.Ce5ontles pairs do royaume qui ont
seuls le pouvoir de juger les lords. Ils s'assem-
blent pour cela dans la grande salle de West-
minster revêtus de leurs robes d'écarlate dou-
blées rTliermine. De grands bancs sont dressés
de t<jus ci'jtés afin que tout le monde puisse voir
la <;t'-i'érnonie. Un grand sénéchal du royaume
uni cr<^é ce jour-là pour présider. Et le roi s'y
trouve, mais incognito. Je vous avoue que je n'ai
rinn vu de ai magnifique, non seulement pour la
chose, mais pour le beau monde qui y assistait.
1.» lord qui a été le sujet de la fêle est un jeune
Heif;ncui' de seize ans, très bien fait. L'action est
noiro, car il s'agit d'un assassinat, cependant
comme il n'y a pas de preuves convainquantes
on croit qu'il sera absous. Les témoins ont été
CHAPITRE n 35
et avec une clarté de vues remarquable à son
âge.
« Dans quelqu'une de mes précédentes, écrit-
il, je vous parlois d'un livre anglais qui réfutoit
les sentiments de ceux qui fondent le titre du
roi Guillaume ou sur la conquête ou sur la dé-
sertion du roi Jaques, ou sur tout autre fonde-
ment que le droit du peuple. Ce livre a donné
lieu à un autre intitulé King William and Queen
Maii*y conquerors, « le Roi Guillaume et la Reine
» Marie conquérans, » pour prouver qu'ils sont
sur le trône par droit de conquête, remportée
non pas sur le royaume mais sur le roi Jaques.
Ce dernier livre a déplu à la chambre basse qui
Ta fait brûler, mais ce n'est pas tout, et avec ce
livre on condamna au feu une lettre pastorale de
l'évêque de Salisbury, qu'il avait faite il y a deux
ou trois ans pour obliger ceux de son diocèse à
prendre les serments, on la condamna, dis-je,
au feu parce qu'entre les titres du roi il semble,
dit-on, insinuer celui de conquête. Qu'on ne
veuille pas remettre le droit de conquête je ne
m'en étonne pas, car enfin il est honteux pour la
nation, de quelque manière qu'on le prenne, et
contraire aux déclarations du prince d*Orange.
36 CHAPITRE II
Mais pour la lettre de l'évêque c'est une haute
injustice que de l'avoir condamnée au feu; car
il est visible qu'il n'y pose point le droit de con-
quête comme étant son sentiment. Il le pose
simplement comme une supposition pour faire
voir que ceux qui sont dans ce principe sont
obligés de prendre les serments. Et effective-
ment il avait dans tant d'occasions prouvé les
droits du peuple et fondé là-dessus le trône du
roi Guillaume qu'on ne devait pas lui faire des
affaires là-dessus. Aussi est-il certain que cette
foudroyante sentence n'a pas tant regardé la
lettre pastorale que la personne qu'on a voulu
mortifier. Il a des ennemis qui lui ont joué ce
tour-là. Il en a de toutes sortes et parmi les tories,
c'est-à-dire ceux qui sont pour la cour, et parmi
les whigs, c'est-à-dire ceux qui sont contre la
cour. Les premiers l'accusent d'avoir des maxi-
mes républicaines et presbytériennes. Les se-
conds l'accusent d'être devenu un évêque de
cour. C'est le sort des gens modérés. Voulant
contenter tout le monde, ils ne contentent per-
sonne et chaque parti se plaint d'eux. »
Turrettini était entré complètement dans l'es-
prit, le goût et les mœurs britanniques, au point
CHAPITHB II 37
qu'il plut très fort à ses hôtes, ce dont Saurin le
félicite. « Je vois avec un extrême plaisir, dit-il,
Testime que nos plus grands hommes d'Angle-
terre témoignent pour votre mérite. Cette nation,
peu favorable naturellement aux étrangers et
peu portée à leur rendre justice, semble n'ex-
cepter que vous de la règle commune, et vous
trouve digne d'être né en Angleterre. Ce n'est
pas une petite distinction et vous connaissez trop
bien ce pays pour ne pas sentir la justesse de
ma réflexion. »
Le climat humide et froid de Londres était
défavorable à la nature asthmatique de Turret-
tini. Ses amis s'en inquiétaient à juste raison.
« Je me suis fort réjoui, écrit Saurin, d'ap-
prendre le succès et les applaudissements que
vous avez eus en Hollande, et votre heureuse
arrivée à Londres; mais depuis on m'a mortifié
en me disant que l'air de ce pays-là est contraire
à votre tempérament. Je vous conjure, au nom
de Dieu, de conserver votre ^anté, et de vous
souvenir qu'elle est préférable à tout ce que
vous pourriez acquérir d'autres biens tempo-
rels. La science, la réputation, les plaisirs et les
avantages qu'on peut trouver en voyageant de
38 CHAPITRE II
-la manière que vous faites méritent qu'on se
prive pour quelque temps de la douceur de sa
patrie, et de la compagnie de ses parents et de
ses amis, je l'avoue; mais je ne crois pas que
tout cela ensemble soit assez considérable pour
nous faire mépriser la santé, sans laquelle tout
le reste n'a pas de goût :
Insîpidi diporti veramente,
Ë insioida yita.... »
Turrettini fut asthmatique dès sa jeunesse.
Vernet, dans l'éloge qu'il fit de lui en 1738, ne
parle de ses incommodités qu'à partir de 4692,
et attribue l'origine de ce mal terrible qui le
tourmenta toute sa vie au climat si défavorable
de l'Angleterre, où il séjourna à cette époque.
Une consultation écrite du docteur Chenaud,
datée de 1694, et que Turrettini emportait avec
lui dans son voyage, nous montre qu'on était
déjà plein de sollicitude pour lui avant son dé-
part. C'est une pièce piquante, dont nous ex-
trayons les lignes suivantes :
« Si quelque fièvre d'accès lui survenait par
les chemins, il doit tâcher de l'emporter au plus
tôt pour n'être pas obligé de s'arrêter dans quel-
ques petits lieux où il ne trouverait pas des mé-
CHAPITBE 11 'iO
decins ni des remèdes.... Mais pour ii*avoir pus
besoin de tous ces remèdes, il faut prendre une
forte résolution de ne se laisser jamais gagner
aux persuasions de ces faux amis qui nous pres-
sent de boire ou de manger trop, car presque
toutes les incommodités viennent de là, surtout
aux personnes d'étude qui ordinairement ne di*
gèrent pas si bien que les autres.... Il faut s'ha-
biller selon la saison. La paresse ou la peur de
n'avoir pas la taille bien faite ne nous doit pas
faire souffrir du froid.... »
Ces prescriptions se terminent par ces mots :
€ Je prie M. Turrettini de n'aller jamais aux
Musicaux, j»
En effet, Turrettini se rendait en Hollande, où
ces lieux de divertissements étaient alors très
fi'équentés.
Tous les conseils du docteur Chenaud ne pu-
rent empêcher Turrettini de souffrir constam-
ment sur le sol étranger du mal organique dont
il était atteint. Il dut même quitter l'Angleterre
beaucoup plus tôt qu'il ne le pensait, le climat
de cette île lui étant particulièrement contraire.
c Je suis bien fâché de voir que vous nous
quittiez si tôt, lui dit l'évêque de Salsbury, au-
40 CHAPITBE 11
quel il communiquait son départ, mais je n'ose-
rois vous retenir à votre préjudice. Il Haut que
tout cède à un intérêt comme celui de votre
santé. Ménagez-la. C'est la seule partie faible
qu'il y ait en vous. »
Pour donner une idée du déplorable état de
santé de Turrettini, citons ces lignes de Vernet
qui dépeignent les crises d'asthme dont il souf-
frait :
€ Cet asthme lui prenait par accès, et quel-
quefois avec tant de violence qu'on eût dit qu'il
allait suffoquer. Us lui duraient plusieurs jours,
et ne tardaient guère plus d'un mois à revenir.
Les vents du midi et le changement de saisons
lui étaient contraires. Les médecins ont jugé
qu'il y avait un mouvement convulsif dans les
muscles de la poitrine causé par quelque hu-
meur acre, que le moindre rhume y faisait tom-
ber. Les jambes et les mains devenaient froides
comme marbre, même au milieu de l'été. On le
soulageait en le réchauffant, et en lui donnant
quelque chose pour exciter le crachement et la
transpiration. Rarement en venait-on à d'autres
remèdes. Il écoutait tous ceux qu'on lui indi-
quait, mais il n'en faisait aucun et se contentait
CHAPITHB U il
d'user de ménagements pour ne pas s'enrhu-
mer, persuadé qu'il Cedlait vivre et mourir avec
ce mal. Souvent le reste de l'humeur se consu-
mait par un ou deux accès de fièvre, après quoi
il était sur pied et travaillait comme aupa-
ravant. »
Inquiets des mauvaises nouvelles qu'ils en re-
cevaient, les amis de Turrettini le pressaient de
revenir.
€ J'espère, lui écrit Saurin, que vous quitterez
l'Angleterre le plus tôt que vous pourrez et hâ-
terez votre retour à (îenève, s'il est vray que
vous ne vous portiez pas bien. Vous avez plus
fait et plus avancé dans un voyage de dix-huit
mois que ne font les autres personnes de votre
âge en dix ans de temps. Ainsi vous avez grand
sujet d'être satisfait là-dessus.
» Je prie Dieu, mon cher monsieur, qu'il vous
ramène bientôt chez vous, et je me promets un
grand contentement de vous pouvoir embrasser
et de vous témoigner que je suis toujours avec
plus de passion et de tendresse que je ne puis
dire votre très humble et très obéissant servi-
teur*.... »
* Lettre de Saurin ; nos archives particulières.
CHAPITRE II 43
VOUS. Soit dit entre nous, je vous en prie, car
je n'aime point Téclat. »
Le 3 avril, il partit pour Harwich afin d'y
attendre le roi, qui se rendait en Hollande et sur
l'escadre duquel il devait s'embarquer. Le roi y
vint aussi trois jours après, mais ce même jour
le vent devint contraire, et même si contraire
qu'on désespéra de le voir bon de longtemps.
Ordre fut donné aux paquebots et aux vaisseaux
de gagner Gravesende, d'où l'embarquement se-
rait plus facile. Irrésolu s'il suivrait la cour ou
s'il attendrait simplement le premier paquebot
qui partirait et qui, selon toute apparence, se-
rait plus prompt que le train du roi, il se décida
pour ce dernier parti.
CHAPITRE III
Set voyagat. — Parlt.
(1883)
Turretlini partit donc, et raconte ainsi sa tra-
versée dans une lettre datée de Rotterdam :
« Nous eûmes le premier jour un grand calme,
et nous n'avançâmes que très peu à la faveur
des marées. Mais la nuit du vendredi au samedi
CHAPITRB m 45
1^ Je vous écris de chez M. Basnage, qui nous
régale ce soir, M. Wickart, M. Mesnard et moi.
M. Wickart a voulu voir ici tous les ministres,
et a voulu que ce fût moi qui le conduisit chez
eux. Deux des principaux sont absents. C'est
M. Jurieu et M. de Superville, qui sont au synode
qui se tient à Dort. Nous allons demain à la
Haye, messieurs les chapelains y viennent avec
nous, aussi bien que M. Basnage. »
Il se dirigeait aussi rapidement que possible
du côté de la France. De Mons il donne de ses
nouvelles :
c Vous aurez su . par les lettres que je vous
écrivis d'Anvers, le 28 du mois passé, com-
ment j'y étais arrivé. J'en partis ce jour-là
môme pour Bruxelles, où j'arrivai avant-hier au
matin et où je trouvai nos messieurs, qui étaient
justement en marché avec le charretier de Mons.
J'entrai dans leur marché, et nous partîmes hier
matin pour venir ici, où nous venons d'arriver.
Nous avions pris toutes les précautions néces-
saires. Nous avions un passeport,... et outre
cela nous nous étions munis d'une escorte. Tout
cela ne nous a servi qu'à nous tenir l'esprit en
repos, car nous n'avons pas trouvé un chat de
Bruxelles ici, ce qui est fort extraordinaire, car
m CHAMTBK n
cette route est ordioairenieat coarerte de sol-
dats espagnols qui, étant mal payés, se payent
eux-mêmes aux dépens des passagers. Nous
n'avons pas été plustôt arrivés ici que nous
nous sommes enquis du carrosse de Paris, qui
part demain matin, et où nous avons arrêté des
places. C'est-à-dire que nous serons à Paris
dans six ou sept jours. — On nous menace en-
core de quelques partis espagnols qui partent
quelquefois de Charleroi pour battre l'estrade
sur la route d'ici à Valenciennes et qui prennent
tout ce qu'ils trouvent. Mais j'espère que nous
n'en trouverons point, présentement que cette
route est couverte de troupes fi^tnçaises. Ainsi
j'espère qu'avec l'aide de Dieu nous achèverons
notre voyage aussi heureusement que nous
l'avons commencé.
> Nous nous sommes informés s'il y avait ici
CHAPITRE m i7
Arrivé à Paris, Turrettini eut maintes difficul-
tés à se caser. Il finit par loger chez M. Ozanam,
grâce à Tobligeante entremise de son parent
M. le général Stoppa. Cet Ozanam, disons-le en
passant, était un homme distingué qui, ayant
étudié pendant quatre ans la théologie, plus par
obéissance filiale que par penchant naturel, avait
finalement passé aux sciences mathématiques.
C'était un homme d'un commerce agréable, d'un
esprit original et d'une confession de foi assez
singulière; c'est lui qui se plaisait à dire : c II
appartient aux docteurs de la Sorbonne de dis-
puter, au pape de prononcer et au mathémati-
cien d'aller au paradis en ligne perpendiculaire. »
' A peine installé dans la capitale, Turrettini ré-
solut de bien profiter des ressources littéraires
qu'elle lui promettait; mais tout en convenant
de la nécessité d'ajouter à ses connaissances le
vernis que donne seul le commerce intellectuel
des grands centres, il reconnaissait bien que,
pour le genre de travaux qu'il avait entrepris, il
devait retourner à Genève.
« Vous souhaittez, écrit-il à son oncle, que je
vous dise quelles sont mes vues pour mon sé-
jour à Paris. Le grand profit qu'on peut faire ici
«a bien des manièfes ecammod^ait. je im;
l'axQua, que je passasse là IHiiteF. Cefebbst
y «lia fc>rt porlé par rimpatt<ac« que f>y de
«Mt voir, d'aller passer llùTcr arec itns ; ixitre
«H w »e sois fiUt un certain plan fétotfe qoe
» w ne ncoQter ici et que j'ai beuio«ep d'an-
iMlHK* àe ^douneDcer, car enfin ce que je puis
M«aMfrï 13 >~est pas aussi important, selon
w»- -t*fls^ ffw » que je néglige, s
•49(19$ xijcr oM^^rré la journée aux travaux
<*^MiT. ''if— KTTTi' passait ses soirées dans Je cer-
ni j«fi, Msm esqwits. Grâce aux lettres de re-
.nmaaanàaxian qu'il tenait de l'abbé Nicaise, il
«h *'.-iWÙli. trè? ùvoraWement par toutes les
iiit*ïîî»ïw» fikliirs- n Tit Bossuel, Hoet an-
,s« '^■•^iK d'ATTancbes. M. l'abbé Bignon, le
^it ■*i»i]iiiw.- le pê« Mallebranche, les pères
rtM-âjm. M- Baillet, M. de Fonte-
CHAPITRE m 49
procurer toutes les ressources nécessaires à ses
travaux, car le jeune genevois s'occupait sérieu-
sement. Il n'était pas venu dans la capitale pour
jouir uniquement des mille curiosités littéraires
qui foisonnent dans une ville de ce genre; il se
livrait à un labeur incessant et soutint devant
les docteurs de la Sorbonne des thèses remar-
quables. Ce qui étonna le plus ses juges, ce fut
la profondeur de ses arguments, et l'art qu'il
mettait à les proposer. Il profita de la connais-
sance qu'il avait faite de l'abbé de Longuerue
pour apprendre de lui l'arabe.
A Paris, Turrettini faisait deux parts de son
temps : il continuait ses travaux personnels et
avait de nombreux entretiens avec les hommes
et les femmes littéraires du temps, ainsi qu'avec
les grands orateurs catholiques. Il trouva, dans
la capitale de la France, disent ses contempo-
rains, autant d'admirateurs qu'il y eut de savants
qui le connurent. M"® de l'Enclos nous le con-
firme dans une lettre à M. de Saint-Evremond
qui lui avait écrit une missive remplie de lou-
anges sur Turrettini qu'il avait vu en Angle-
terre. Voici en quels termes M"« de l'Enclos rend
compte de la visite du jeune théologien genevois.
J.-A. TURRETTINI 4
50 GHAFITRK UI
c J*étois dans ma chambre, toute seule et très
lasse de lecture, lorsqu'on me dit : c Voilà un
» homme delà part de M. de Saint-Evremond. »
Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans
le moment. J'ai eu le plaisir de parler de vous et
j'en ai appris des choses que les lettres ne disent
point; votre santé parfaite et vos occupations....
Je souhoiterois que le jeune prédicateur m'eût
trouvée dans la gloire de Niquée où l'on ne
changeait point; car il paraît que vous m'y
croyez des premières enchantées. Ne changez
point vos idées sur cela, elles m'ont toujours été
favorables. J'ai témoigné à M. Turretin la joye
que j'avois de lui être bonne à quelque chose; il
a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne
des louanges que vous lui donnez. S'il veut pro-
fiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en
l'absence de la cour, il sera traité comme un
homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre
lettre avec des lunettes; mais elles ne me siéent
pas mal; j'ai toujours eu la mitie grave. S'il est
amoureux du mérite qu'on appelle ici distingué^
peut-être que votre souhait sera accompli; car
tous les jours on veut me consoler de mes pertes
par ce beau mot. j>
CHAPTTRK m 51
Il semble que Turrettini se soit fort bien trouvé
du salon de W^^ de l'Enclos, à qui de Saint-Evre-
mond dit dans l'une de ses lettres :
^ M. Turretin m'a une grande obligation de
lui avoir donné votre connaissance; je ne lui en
ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la
belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute
point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes
yeux que je vous ai vus; ces yeux par qui je
connaissais toujours la nouvelle conquête d'un
amant, quand ils brillaient un peu plus que de
coutume et qui nous faisaient dire : t Telle n'est
» point la Cithérée. :»
On conçoit l'agrément que Turrettini devait
ressentir dans ce centre littéraire où sa curiosité
l'avait poussé et où le charme d'une conversa-
tion raffinée, plus que les beaux yeux de Ninon,
alors septuagénaire, lui fit passer d'agréables
moments. Son esprit délicat ne pouvait que
jouir dans un cercle qui avait compté pour
habitués les de Maintenon, les Sablière et les
Fontenelle. Voici en quels termes Turrettini
parle des salons qu'il fréquentait.
€ J'ai appris des nouvelles de M. du Boulai,
écrit-il à son oncle, par une vieille demoiselle
CHAPITRE UI r>3
imprimer. Elle n'était pas seulement mauvaise
en elle-même, mais choquante pour plusieurs
académiciens. »
Les autres salons où Turrettini se plaisait à
aller étaient ceux de MM. Pavillon et du Lignon :
€ Il faut vous rendre compte, dit-il, des hon-
nêtetés que j*ai reçues de M. Pavillon et de
M. du Lignon, le premier me régala avant-hier
le plus obligeamment du monde et le second
voulut que nous finissions la journée par l'opéra,
où il mena toute la compagnie. Je profiterai de
la bonté que ces messieurs ont pour moi et les
verrai le plus souvent que je croirai pouvoir le
faire sans les incommoder. »
De temps en temps Turrettini entretient son
oncle des nouvelles politiques du jour.
€ Grandes nouvelles d'Allemagne. Heidelberg
assiégé et l'armée de France à la veille d'être
aux mains avec celle du prince de Bade. Du côté
de Flandres on ne sait encore où ira fondre la
tempête. Quelques gens prétendent que le roi
va droit à Bruxelles. Le temps nous l'appren-
dra. On crie tant que la France est épuisée. Mais
si cela était, où trouverait- on de quoi donner
1700000 francs aux dames qui accompagnent
54 CHAPITRE m
le roi à l'armée? Il est vrai que le peuple crie,
non seulement pour la misère et la grande
cherté des vivres, mais aussi pour cette foule
d'édits qu'on voit tous les jours sortir du cabinet
de M. de Pontchartrain. Hier, entre autres, je
trouvai mon hôte tout désolé d'un billet qu'on
lui avait apporté, où on le taxait à 2200 francs à
payer au roi. Il faut voir ce que cela fait crier
les gens aussi bien que le rabais des monnayes
qui va commencer le i^^ de juin. Mais faut-il
prendre garde aux cris d'une populace insensée
qui doit s'estimer trop heureuse de contribuer
jusqu'à la dernière goutte de son sang à l'agran-
dissement du roi. »
Il dit aussi dans l'une de ses missives :
« J'ai receu aujourd'hui deux lettres de l'ar-
mée, de gens sincères. Us m'assurent que si les
alliés ont perdu le champ de bataille, il est cer-
tain que les Français l'ont acheté bien cher,
ayant perdu beaucoup plus de monde que les
aUiés. L'affaire de M. d'Harcourt dont je vous
parlais dans ma dernière lettre n'est point une
affaire distinguée de celle de M. de Luxembourg.
On les avait séparées à dessein pour relever les
esprits consternés par les premières nouvelles
CHAPITRE m 55
du combat. Le déguisement dont on a usé à
l'égard de cette affaire et la manière artificieuse
dont on a séparé ces deux actions, qui ne sont
au fond que la même, est une preuve, ce me sem-
ble, que l'affaire n'a pas été aussi avantageuse
qu'on le publie. Cependant on chanta dimanche
dernier le Te Deum dans l'Eglise de Notre-Dame,
n est à remarquer que dans la lettre du roi &
monseigneur l'archevêque pour le prier de faire
chanter le Te Deum, le roi veut que ce soit, non
seulement pour remercier Dieu de cette grande
victoffe après laquelle il n'y a rien qu'il n'ait
droit d'espérer, et que ses ennemis ne doivent
craindre, mais aussi pour demander à Dieu la
paix. Dans la relation qu'on a imprimée de cette
bataille et qui est outrée d'importance, on con-
clut en disant qu'on espère que les ennemis de
la France ouvriront enfin les yeux et qu'ils ver-
ront combien la paix leur est enfin nécessaire.
Enfin quelque mine qu'on fasse on voit que la
paix tient fort au cœur. »
En décembre 1693, Turrettini regagna Genève
par Lyon, conservant de ses voyages un très bon
souvenir, et rapportant de ses conversations avec
tous les hommes distingués auprès desquels
CBAmBE m
1: i: souvenir de son ilinstre p^re
■ i:;awsaiicf¥ solides.
— f : sauf dans ses foyers. Tnr-
■- ~=- ^m. de son père. Drelin-
-:-T'.:Tr:i>=i félicitations sur ses
=• '-^ :«a;>urî jironostics sur
-"^ ■- — =î- qu: reflètent l'âme
,j;.'iti(- nr.- -..^ •■
."■;■ ai eues pour
— > s.';,", à.ingées en
v:;! Tetom.
■ :m -i^riK. H ni niïi^ --.^ :-:7imer les
iiiyeur? ~ji mon; rinnnfîiî- .-> ziL-^fr> m }e
jaut l'utre i:-Dg séjour df Tvirr- ius ^ri.-e soit
I Dien gm vous « Aw» fc faroe tm
CHAPITRE ni 57
plus en plus pour Thonneur de votre illustre
maison, pour l'édification de son Eglise et pour
sa plus grande gloire. Je prie de tout mon cœur
sa divine majesté qu'il lui plaise de raffermir de
plus en plus votre santé et vous la conser>'e
ceste année et plusieurs autres qui atteignent
celles d'un Nestor et les égalent en sagesse,
mais aussi en toutes sortes de vertus tempo-
relles et célestes. »
CHAPITRE IV
Turrettinl. ~ Ses premiers travaux.
(1694-1710)
De retour dans sa patrie, Turrettini fut reçu
au saint ministère en mars 1694; il n'avait donc
que vingt-deux ans, la loi qui fixe l'âge de vingt-
quatre ans n'étant pas encore établie. Nous
avons en main un billet du syndic Chouet, par
lequel ce vieil et fidèle ami avait hâte de lui an-
noncer sa nomination :
« Si mon rhume, lui disait-il, me permettoit
de sortir, j'irois vous dire moi-mesme de bouche
que MM. Sarrazin et Sartoris sont venus ce ma-
tin en Conseil; que le premier a rapporté d'une
manière belle et judicieuse le sentiment de la
CHAPITRK lY 59
Vénérable Compagnie sur votre élection, qu*en
particulier il a parlé de vous comme vos amis
pouvoient le souhoitter, et qu'enfin le Conseil
est pleinement persuadé de vostre zèle.... Voilà
en deux mots ce qui s'est passé, et j'aurai l'hon-
neur de vous le dire plus au long à la première
entrevue, en vous assurant en même temps que
je suis votre humble serviteur.... »
Voici en quels termes le procès- verbal de son
admission au saint ministère est rédigé dans les
registres de la Vénérable Compagnie, à la date
du 30 mai 1694 :
<L D'après les preuves que M. Turretin a don-
nées de son grand savoir, aussi bien que de sa
capacité pour édifier l'Eglise de Dieu, la Compa-
gnie l'a jugé unanimement admissible au saint
ministère, sous la promesse qu'il a faite de n'en-
seigner rien que de conforme à la Parole de
Dieu contenue dans l'Ancien et le Nouveau Tes-
tament, à notre confession de foi, au synode de
Dordrecht et de signer le règlement de la Com-
pagnie des pasteurs, d
Un an plus tard, il fut présenté au peuple
comme pasteur, sans être pourtant chargé d'au-
cune fonction officielle, si ce n'est qu'il était
Tifâm italienne, à hqadk
mâkelaaachàl loot naturelie-
■fw me besuconp de léle.
■• fut Tnrrettini écnvail et
1^ ammi àe faciiilé que ds
L. jnou de Nimes, et réfijgié
!■ * Jaa^Bss Sanno. minislre
■■ÎF K uam les tinesses de
. teiMu pntBit Clément
E iÉHKs; îj s'eipnmail aisé-
i pAeÉàl i Xondreà àaas
pr jnel^nBE TU, st U ré-
CHAPITRE IV 61
d'acquérir un grand prix. On y trouvait peu
d'anciens manuscrits, mais beaucoup d'ouvrages
historiques et théologiques, ainsi qu'un nombre
considérable de lettres autographes sur l'his-
toire ecclésiastique, et prçvenant de la corres-
pondance de son père, de son grand-père et de
son oncle Jean Diodati avec les savants et les
hommes politiques contemporains.
Sa curiosité s'étendait jusqu'aux médailles,
dont il a recueilli un bel assortiment. Il avait
réuni entre autres une collection de médailles
d'or des empereurs, telle que n'en possèdent
guère les cabinets privés, et beaucoup de mé-
daillons modernes dont quelques-uns lui avaient
été donnés par des princes en témoignage de
leur estime.
En 1697, Turrettini fut installé dans la pre-
mière chaire de professeur qu'il a remplie et
qui fut créée pour lui, celle de l'histoire ecclé-
siastique. Il prononça à cette occasion une fort
belle harangue, dans laquelle il montre com-
bien la connaissance des antiquités sacrées sert
à prouver la vérité de la religion, à expliquer
et illustrer les saints livres, à faciliter l'intel-
ligence des débats qui s'élèvent entre chré-
6â GHAPITBB IV
tiens et à fournir un contingent précieux d'ins-
tructions morales tirées des exemples que l'his-
toire nous offre. Il pousse encore plus loin, en
démontrant que l'utilité de cette histoire ne se
borne pas à la théologie, mais qu'elle exerce en
outre une action déterminée sur la jurispru-
dence, sur les belles-lettres, sur la philosophie
et même sur la médecine, bien que cela ne pa-
raisse pas au premier abord. On remarque dans
ce discours l'ordre et la méthode qui distinguent
ses autres harangues, puis la solidité des pen-
sées jointe à l'éloquence naturelle.
Etant professeur d'histoire ecclésiastique, il
avait dédié une de ses harangues aux étudiants
en théologie, qui vinrent l'en remercier. L'un
d'entre eux prit la parole, au nom de ses collè-
gues, et lut le sonnet suivant :
Quel présent est celui que nous fait en ce jour
Le grand Turtin, la gloire et Thonneur de notre âge !
Ne luy viendrions point donner à notre tour
De nos vifs sentiments un humble témoignage?
De ses doctes leçons, solides, claires, sages,
Aux saintes vérités donnant un si beau jour.
Nous recevions déjà de si grands avantages
Qu'il s'était attiré le respect et l'amour.
CHAPITBB lY 63
A quel redoublement est-ce que nous engage
L'éclatante faveur qui, par sa dignité,
Nous comble tous dlionneur, nous donnant son ouvrage ?
Que te rendre, dis-moy, pour prix de ta bonté?
Avec des vœux ardents pour ta prospérité,
Nous nous donnons nous-même, accepte notre hommage.
Lorsque Turrettini fut promu à cette charge,
son ami Polier lui écrivit de Lausanne, en date
du 4 mai 1697 :
ce Au reste, je ne puis aussi m'empescher de
vous tesmoigner icy la joye avec laquelle j'ay
appris le bel employ qui vient de vous être
donné d'une profession en histoire ecclésiasti-
que : car en vérité je ne puis regarder cela que
comme un effet du zèle de votre magistrat pour
les belles et saintes lettres, et une marque de
l'estime et de la considération qu'il a pour vous.
Les princes et les républiques signalent leur sa-
gesse et le zèle qu'elles ont pour l'avancement
des sciences en recherchant de toutes parts des
personnes d'un mérite distingué pour remplir
leurs académies de professeurs bien choisis et
illustres entre des scavants qu'on fait venir de
bien loin pour faire l'honneur et la gloire des
académies où ils sont appelés, mais j'estime
64 CHAPITRE lY
messieurs de Genève bien heureux de trouver
dans leur sein de quoy faire la gloire et Torne-
ment de leur académie et d'être comme invités,
par un mérite extraordinaire de leurs conci-
toyens, à former plutôt de nouveaux employs que
de souffrir que ces talents demeurent enfouis. :»
En 1699, Robert Ghouet remplissant une mis-
sion auprès de LL. EE. de Zurich et de Berne,
Turrettini profita de l'occasion pour visiter les
villes de la Suisse. Il l'accompagna dans ces
deux localités. Puis il se rendit seul à Bâle, où
il vit Werenfels, et à Neuchâtel, où il vit Oster-
wald. Il les connaissait déjà par correspondance,
mais cette liaison fut cimentée par les entretiens
auxquels ils se livrèrent. Elle était fondée sur
l'estime réciproque et sur une entière confor-
mité de sentiments et de goût.
En 1708, Turrettini eut la joie de recevoir à
Genève Werenfels et OsterVald. Ils formaient à
eux trois ce que leurs collègues se plaisaient à
appeler c le triumvirat. i> Turrettini retint ses
amis de la Suisse aussi longtemps qu'il put, et
dans la suite il eut l'occasion de faire si bien
connaître leur mérite à l'archevêque de Cantor-
bury, que ce prélat, étant entré en relation avec
CHAPITRE IV t;5
eux, parlait souvent avec affection de ses trois
amis étrangers. En repassant par Lausanne, l'ur-
rettini fit bonne connaissance avec Bergior, de
Grousaz, Polier et Barbey rac.
€ M. Turretin, dit Vernet, était fort propre à
cultiver ces sortes de liaisons, possédant h un
d^ré peu commun les qualités qui font un bon
ami, qualités qui en supposent beaucoup d'au-
tres. Outre qu'il était fort sensible à Tamitié
même et surtout à d'anciennes relations, comme
à quelque chose de précieux et de sacré, il atti-
rait bientôt l'estime et la confiance des gens
sages par son caractère discret, prudent, délicat
sur les procédés, attentif à l'égard des autres,
modeste pour lui-même, zélé à rendre service.
On le trouvait aussi d'un commerce fort agréa-
ble, entretenant bien la conversation, y mettant
du sel, de la politesse et même de l'enjouement,
dès qu'une fois il avait pu s'affranchir d'une
certaine réserve trop cérémonieuse. Civil envers
tout le monde, il se livrait à peu de gens
Paucoram horainum et raentis bene sanae \
mais il ne manquait à rien envers ses amis. »
* Horaeet 1, satyre IX, vers 44.
J.-A. TURRETTIXI T)
66 CHAPITRE IV
En 1702, la mort inattendue de Guillaume III,
qui privait l'Angleterre du prince dont la persé-
vérance avait fini par le rendre maître de tous
les esprits et lui avait fait consacrer la liberté
politique et religieuse dans ses Etats, frappa
tellement Turrettini qu'il en fit l'objet du dis-
cours qu'il devait prononcer cette année -là
comme recteur de l'académie. Voici en quels
termes de Superville, qui était alors à Rotter-
dam, apprécie cette harangue, qui passe à juste
titre pour un chef-d'œuvre.
« Je ne puis me résoudre, dit-il, à attendre
quelque occasion incertaine et assez rare ici de
quelqu'un qui aille à Genève pour vous remer-
cier du beau et triste présent que vous avez bien
voulu me faire de votre oraison funèbre du roy
Guillaume. Permettez-moy de vous marquer par
la poste ce que je pense de cette pièce et de la
continuation des marques de votre précieuse
amitié pour moy. J'ay lu deux fois cet excellent
panégyrique et sa lecture m'a les deux fois coûté
des larmes. Votre latin est beau, votre discours
tendre, élevé, nerveux, judicieux, digne du su-
jet, digne de vous. Je doute qu'il se soii rien fait
sur cette matière qui mérite autant d'être leu et
CHAPITRB IV 67
conservé. Je vois que vous êtes toujours sem-
blable à vous-même et que vous excellez en
tout. »
En 1703, Turrettini prit la petite vérole. Ce
pauvre corps, déjà si éprouvé par la maladie,
eut encore à soutenir cette nouvelle attaque. Il
traversa cette crise avec courage, à en juger du
moins par les lignes que lui adresse Werenfels,
qui se montre inquiet des imprudences que son
ami commet au plus fort de la maladie.
« Je te prie, dit-il, de ne t*occuper présente-
ment que de soigner ta santé, qui certes, quoi
que tu en dises, est un bien beaucoup plus réel
que cette érudition que tu t'appliques à augmen-
ter sans cesse, non sans te faire du mal. Jouis
de celle que tu as déjà acquise, ou du moins at-
tends que d'autres arrivent à ta hauteur.
» J'ai vu et j'ai admiré les vers que tu as
composés au plus fort de ta maladie. Est-ce là
ta manière d'être en délire dans l'ardeur de ta
fièvre?
» Voici des vers que ta maladie m'a inspirés,
juge-les avec bienveillance :
Fient quiconque tuum circunstant undique lectum
Atque tuum sentit tota Gène va malum.
68 CHAPITRE lY
At ego dura ]icet non sint prœcordia lœtor,
Cum furît in membris postula sœva tais.
Nempè a te procul est, procul est Alfonse senectus
Hi flores nasci non nisi vere soient*.
En 1703, et de concert avec quelques-uns de
ses collègues, Turrettini apporta, sur la demande
du Consistoire, plusieurs modifications aux ser-
vices religieux. Quelque temps après , il de-
manda à la Vénérable Compagnie et obtint
d'elle un changement de rédaction dans la bé-
nédiction finale du culte public. Il proposa en-
suite d'autres amendements plus importants
touchant les passages des liturgies relatifs au
baptême et à la confession des péchés. Puis
Turrettini fut, en compagnie de MM. Tronchin,
Butini, Pictet, Calandrini, Léger, Maurice, nom-
mé d'une commission chargée de donner à l'E-
glise de Genève une Bible en français moderne.
* Les larmes inondent le visage de tous ceux qui en-
tourent ton lit, et Genève entière ressent. ta douleur.
Pour moi, je me réjouis de voir mon cœur ne pas rester
insensible à l'aspect de la pustule qui tourmente tes
membres. Assurément la vieillesse est encore bien loin
oui, bien loin de toi, cher Alphonse. Ces fleurs ne nais-
sent que dans le printemps de la vie.
CHAPims nr 69
Enfin, dans les années qui suivirent, nous
voyons le nom de J.-A. Tunrettini apparaître
encore deux fois dans les registres de la Véné-
rable Compagnie comme réformateur dans les
vieilles coutumes ecclésiastiques genevoises ; il
composa le nouveau formulaire d'admission à la
sainte cène, et il fit remplacer les sermons de
cinq heures et de sept heures du matin par des
paraphrases évangéliques, ce qui rendait Tins-
truction religieuse beaucoup plus intelligible au
peuple.
Le 29 septembre 4705, J.-A. Turretlini fut
nommé professeur de théologie en remplace-
ment de Louis Tronchin, que la mort avait en-
levé à TEglise et à l'académie. La perte de ce
dernier avait été très sensible à la Vénérable
Compagnie, à cause de son excessive activité et
de sa précieuse expérience; aussi s'estima- t-el le
fort heureuse de ce que Turrettini devait, par
l'ordre naturel des choses, lui succéder dans ces
fonctions. A celte époque, c'était en effet la cou-
tume que si l'un des trois professeurs en théolo-
gie venait à mourir, le professeur d'histoire ec-
clésiastique le suppléait. Aussi Turrettini rem-
plit-il cette nouvelle place sans quitter celle qu'il
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CHAPITRB IV 71
du gouvernement et condamné à mort. Nous
n*avons pas à retracer ici les péripéties de ce
drame douloureux. Disons seulement que Jean-
Alphonse Turrettini, durant ces troubles popu-
laires, ne put rester étranger à l'épisode de
Pierre Fatio *, car le 6 septembre de cette ora-
geuse année, Turrettini, en compagnie du pas-
teur Butini, disent les registres des archives
criminelles, se rendit dans les prisons pour an-
noncer à l'accusé l'arrêt de mort qui avait été
prononcé contre lui et travailler à le mettre dans
de bonnes dispositions pour bien mourir.
On sait que les événements de i707 amenèrent
dans notre ville les représentants de la Suisse,
les délégués de Berne et de Zurich. Ces derniers,
qui étaient le statthalter Ulrich et le capitaine
Jean Escher, logèrent chez J.-A. Turrettini, tan-
dis que les envoyés de Berne reçurent l'hospita-
lité du syndic Jacques Pictet. Le Conseil remer-
cia Turretlini, qui produisit devant lui les lettres
que le gouvernement de Zurich lui envoya pour
lui témoigner sa reconnaissance.
Le 30 juillet 1708, Turrettini reçut une patente
• Ch. Dubois, Pierre Fatio, 1 vol.
(le ia Société royale des sciences de Berlin, scel-
lée du sceau de Tassociation, du 11 juin, par la-
quelle il était fait membre de ce célèbre corps
avec toutes lesprén^tives et tous les avantages
qui en dépendaient. Un honneur n'arrive jamais
seul, et peu de jours après, il était l'objet d'une
nouvelle distinction. Le comte de Mettemich lui
annonçait par une lettre officielle que, par ordre
de son souverain, il lui envoyait une médaille
d'or.
< Sa H^esté, disait-il, s'attend qu'il voudra
bien la recevoir comme une marque de son es>
time, de son affection et de sa recoonaissaDce
pour l'ouvrage qu'il lui a dédié De la Réunion
des pnttestants, qui lui fait tant d'honneur dans
le monde et dans r>^ise. *
On sait que quelque temps auparavant, le
comte de Mettemich a%-ait écrit ii Jean-Alphonse
CHAPITRE IV 73
net*. Ce dernier parut le jeudi 23 mai 1710 de-
vant les commissaires du Consistoire, MM. Pic-
tet, Léger, Turrettini, Tronchin, de Normandie
çt Galandrin. On sait que Vaudenet avait témoi-
gné ouvertement qu'il n'était point dans les
sentiments du christianisme, ayant dit qu'il ne
croyait point à un Jésus-Christ né d'une vierge
Marie; qu'il y avait dans le livre qu'on appelle
l'Ecriture sainte des choses tout à fait contraires
à la raison et qu'il ne fallait point recevoir*. In-
terrogé par les commissaires sur l'état exact de
sa foi, Vaudenet déclara revenir à des sentiments
conformes à la vérité et fut appelé à comparaître
devant le Consistoire le jeudi 30 mai suivant.
« A comparu sieur André-Robert Vaudenet,
disent les registres, demandant d'être réadmis à
notre sainte religion, déclarant qu'il est entière-
ment revenu des erreurs qu'il avait au sujet de
* Robert Vandenet, D' en droit, ancien secrétaire de
la justice de Genève, avait subi, en 1707, des condamna-
tions pour insultes aux magistrats. D'un caractère em-
porté, il avait failli tuer son frère.
• Voy. H. Fazy, Procès et Condamnation d'un déiste ge-
nevois en 1707. — Alf. Bouvier, article du Journal de
Genève, 8 septembre 1878. — Eug. Ritter, AUiance Hbé"
raie, 5 octobre 1878.
74 CHAPITRE IV
la religion chrétienne, qu'il la croit véritable,
qu'il est persuadé de la divinité de TEcriture,
qu'il croit que Jésus, le fils de Marie, est le Mes-
sie, le Fils unique de Dieu, qu*il est mort pour
nos péchés et qu'il a satisfait pour nous à la
justice de Dieu, son Père, demandant en outre
d'être admis à notre communion et de pouvoir
participer au sacrement de la sainte cène ; — le
Consistoire ayant ouï les réponses du sieur Vau-
denet, et opiné sur sa demande, avisé que pour
de bonnes raisons et attendu que la sainte cène
lui avait été défendue par ci-devant, on lui ac-
corde sa demande purement et simplement. »
Ainsi se termina cette affaire, à laquelle Tur-
rettini fut mêlé.
Au mois de décembre 1710, il reçut de l'uni-
versité de Marbourg une proposition par laquelle
il était appelé à remplir une double charge de
professeur et pasteur. Son grand attachement
pour son pays et, ajoutons-le pour être juste, le
fâx^heux état de sa santé lui firent décliner cette
offre flatteuse.
c Le Conseil, disent les registres, lui ayant
fait l'honneur de lui donner de l'emploi dans sa
patrie tant que ses services seraient agréables,
CHAPITRE TV 75
Turretin ne songeait pas à d'autres établisse-
ments et avait répondu sur ce pied en remer-
ciant de l'honneur qui lui avait été fait. »
En effet, Turrettini, qui avait eu d'autres ap-
pels de l'étranger, préféra toujours le service de
fion pays et y répondit négativement. A peu près
à la même époque, il fut nommé directeur de
notre bibliothèque publique, succédant dans cet
emploi à Bénédict Pictet, qui venait d'être élu
recteur. Le nouveau titulaire apporta beaucoup
d'utiles réformes à la bibliothèque ; on lui doit,
entre autres, l'innovation de la sortie des livres.
Le gouvernement genevois ne demeurait pas
insensible à tous les services gratuits que Jean-
Alphonse Turrettini rendait à la république.
Déjà en date du 48 mai 1703, t)n lit dans les re-
gistres du Petit Conseil :
« Monsieur le premier syndic a proposé que
les services distingués que M. le professeur Tur-
retin rend, tant dans l'Eglise que dans l'acadé-
mie, dès environ sept ans gratis, semblent exi-
ger que le Conseil luy en témoigne sa reconnais-
sance ; ce qu'on pourrait faire en affranchissant
ses domaines de Saconay des censés qu'ils doi-
vent, sans attendre qu'il en fasse la demande,
76 CHAPITRE IV
pour luy marquer par là restime et la considé-
ration qu'on a pour luy. Dont opiné en l'absence
de ses parents. »
Ces censés montaient en argent à onze florins,
onze sols, quatre coupes trois quarts et le sezain
d'un quart de froment, seize quarterons et un
tiers de vin, quatre poules et un chapon. Tur-
rettini accueillit avec reconnaissance cette mar-
que d'estime de la part du Conseil.
N'allons pas croire que les travaux et la corres-
pondance de notre théologien, qui semblent de-
voir occuper dans sa vie une si large part, l'empê-
chassent d'être un fort bon père de famille. Nul-
lement. Il fut plein de sollicitude pour son fils
unique, qu'il avait eu de son mariage avec
M"« Julie du Pan, fille de M. Marc du Pan, pre-
mier syndic de la république. Cet enfant naquit
le 4 juin 1712 ; on le nomma Marc, du nom de
son grand-père. Ce Marc, disons-le en passant,
épousa plus tard W^^ Boissier, qui ne lui donna
pas de postérité. Jean-Alphonse soigna tout par-
ticulièrement l'éducation de son fils. C'est ainsi
qu'il choisit comme Mentor, soit pour l'in-
struire, soit pour l'accompagner dans ses voya-
ges. Chais, qui devint plus tard un théologien
CHAPITRE IV 77
distingué. Mais le jeune homme répondit peu
à ce qu'on attendait de lui; il ne montra que
peu de goût pour les lettres et pour la vocation
de son père.
CHAPITRE V
Turrettiniy ta théologie, ton onseignemenL
<3-£>
Malgré les divergences de vues que J.-A. Tur-
rettini présente avec les hommes du Consensus j
pour lesquels il était hérétique, nous n'hésiton»
pas à dire qu'avec ses opinions théologiques i^
aurait, à notre époque, appartenu sans aucun
doute au parti franchement évangélique. Pour
les chrétiens bibliques il ne peut passer pour
hétérodoxe , attendu qu'il a toujours cru aux
grandes vérités chrétiennes. Turrettini a rem-
placé par la tendance morale la tendance intel-
lectuelle de son temps; c'est un peu, pour le dire
en passant, la position prise par Vinet par rap-
port aux doctrines du Réveil.
Comme nous le verrons dans le chapitre sui-
CHAPITRE V 79
vant, où nous traiterons du Consensus, Turret-
tini a toujours eu en vue de faire progresser à
Genève et ailleurs la liberté de conscience. Mais,
s'il fit abolir les formulaires de consécration au
saint ministère, il n'abolit certainement pas
toute confession de foi, comme on Ta trop sou-
vent affirmé. Le catéchisme de Calvin en était
certes une et il subsista.
En comparant Turrettini, au point de vue de
la doctrine, avec ses devanciers qui poussaient
l'orthodoxie à un point extrême, et avec ses
successeurs qui, usant de la liberté qu'il leur
avait donnée, se lancèrent tête baissée dans
l'hétérodoxie, on l'a surnommé avec malice « le
dernier des bons et le premier des mauvais. >
Ce jugement n'est pas juste, en ce sens que Tur-
rettini, tout en rompant avec la vieille ortho-
doxie et en réclamant pour chacun la liberté de
croyance, a toujours hautement proclamé les
principes de la foi évangélique. Il n'est donc
point le père du parti libéral, qui l'a souvent
revendiqué comme tel, bien à tort et, sans nul
doute, pour compter dans son histoire un homme
d'une trempe supérieure.
Bien au contraire, Turrettini n'a-t-il pas sans
80 CHAPITRE V
cesse lutté contre les rationalistes? Attaqué par
ces derniers, il s'efforça de démontrer que leurs
conceptions du Dieu de la nature et de Timmor-
talité humaine sont aussi difficiles pour l'intelli-
gence que les mystères des saintes Ecritures.
Quand on voit dans les thèsesr que Turrettini
composa sur la religion chrétienne la réfutation
victorieuse qu'il fit des erreurs et des objections
des incrédules, soit à l'égard de la révélation en
général et de la religion judaïque en particulier,
soit au sujet des mystères du christianisme et
de la morale chrétienne, soit enfin à l'endroit
des miracles et des prophéties, on peut bien dire
que, dans l'histoire de l'apologétique, Turrettini
joua un rôle actif qui le fait très honorablement
figurer à côté de Grotius, Paley, Fénelon, Abba-
die, Jaquelot, Bonnet et tant d'autres apologistes
français, anglais et allemands.
« Il était aisé de prévoir, dit M. Gaberel*, que
Turrettini modifierait profondément la forme et
les tendances de l'enseignement théologique
dans l'Eglise et dans l'académie de Genève. En
effet, il demeura fidèle aux grands dogmes de la
* Histoire de V Eglise de Gevève, depuis le commencement
de la ré formation jusqu'à nos Jours, tom. III, pag. 153.
CHAPITBS y 81
réforme; mais voulant rapprocher du christia*
nisme les esprits qu'effrayait l'inflexible rigueur
des confessions de Calvin et de Dordrecht, Jean-
Alphonse Turrettini s'appliqua sans cesse à
mettre en lumière l'idée chrétienne, en aban-
donnant les formules du XVI® siècle. Il espérait
par ce moyen rétablir la paix et l'union dans
l'Eglise divisée, et ramener à l'Evangile les
hommes froissés dans leur intelligence par la
rudesse des vieux théologiens. »
Donnons maintenant en substance la doctrine
de Turrettini :
Quant à l'existence et à la personne de Dieu,
Turrettini établit qu'il est aussi difficile de con-
cevoir le monde sans une divinité que de con-
cevoir un poème, une maison, une horloge sans
un ouvrier qui l'ait fait. Quand il n'y aurait que
la structure du corps humain et les merveilles
de la vue, de la parole, de la manière dont notre
corps se nourrit, de la génération, c'en est as-
sez pour nous rendre la divinité comme sen-
sible et palpable. Si par l'ouvrage on peut juger
des qualités de l'ouvrier, il est certain qu'on né
saurait avoir une assez haute idée de Dieu, de
sa grandeur, de sa sagesse, de sa puissance, de
J.-A. TURRETTINI 6
8S CHAPITRE y
sa bonté, de sa justice. On ne peut pas plus
douter d'une Providence qu'on ne peut douter
de la divinité. Car comment méconnaître le soin
que Dieu prend de nous, en nous faisant naître,
en nous conservant, en nous préservant de tant
de périls, en nous comblant de tant de biens, en
obligeant presque toutes les parties de la nature
à nous payer quelque tribut, en nous fournis-
sant non seulement le nécessaire, mais encore
le commode et l'agréable?
Du fait que l'homme reconnaît une divinité,
Turrettini conclut qu'il faut aussi une religion,
car si l'on doit du respect et de l'obéissance à
un père et à un maître, que ne doit-on pas au
Père commun et au Maître suprême de l'uni-
vers ! L'honneur dû à Dieu est premièrement de
croire à son existence*; puis de reconnaître sa
majesté et sa bonté, sans laquelle il n'y a point
de majesté; de reconnaître sa sagesse et sa jus-
* Turrettini emploie ici les termes de Sén^ue, Epis-
tola 96 : « Primus Deorum Cultus, Deos credere; deinde
reddere illis Majestatem suam; reddere bonitatem sine
quâ. nulla Majestas. Scire illos esse qui prsesident mun-
do, qui universa ut sua tempérant qui humani generîs
tutelam gerunt, interdum curiosi singulorum. >
CHAPITRE y 83
tice. Il faut ensuite que ses perfections et ses
bienfaits, faisant impression sur nous, produi-
sent dans notre cœur des sentiments qui y
répondent. Enfin , si Dieu a jugé à propos de
nous déclarer sa volonté, notre devoir est de
l'écouter et de nous y soumettre.
De la religion naturelle, Turrettini arrive à la
religion révélée par une suite de raisonnements
que voici en substance : Comme il y a des prin-
cipes ou des vérités de spéculation qu'on ne peut
révoquer en doute, dès qu'on les entend ainsi :
Le tout est plus grand que sa partie; si, de deux
choses égales y on ôte autant d*un côté que de
Vautre^ les restes seront encore égaux, etc., —
il y a aussi des principes de pratique et de mo-
rale, dont tout homme qui est dans son bon
sens doit sentir l'évidence. Ainsi : Il faut rendre
à chacun ce qui lui appartient; il faut préférer
ce qui est plus excellent à ce qui Vest moins; il
ne faut pas rendre le mal pour le bien,,,, etc.
Ces sortes de principes ne dépendent pas de
nous. Us subsistent invariablement, lors même
que nous aurions quelque intérêt à les changer.
C'est donc l'Auteur de la nature qui les a impri-
més dans notre âme. Ce sont autant de lois qui
s~va. m a.3
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jôllZjol àf aire
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t jtisuin. X 7 L 3=. aras â;vî?bs le
oie .'tsrrmne âûi^se Êios > [oînl
lie Toe ife TamOuiL Z. l'TCjrfrn' »s i^sez
Quant à b munie çih rigPHr.ni ii± -iir^f^-
CHAPITRE y 85
grande perfection d'un être intelligent et libre,
c'est la bonté. Or les hommes deviennent meil-
leurs quand ils apprennent à suivre Tordre, ou,
ce qui est la même chose, à agir d'une manière
convenable à leur nature et aux relations qu'ils
ont avec les autres créatures. Aimer Dieu,
être juste et bienfaisant envers le prochain,
tempérant à l'égard de nous-même, voilà un
abrégé non seulement de la loi naturelle, mais
encore de ce que nous enseigne la grâce salu-
taire. Turrettini fait ici allusion à ces paroles de
saint Paul : (x. Car la grâce de Dieu, salutaire à
tous les hommes, a été manifestée ; et elle nous
enseigne qu'en renonçant à l'impiété et aux
convoitises du monde, nous vivions dans le
siècle présent dans la tempérance, la justice et
la piété*. » Sous l'influence de cette grâce, pour-
suit notre théologien, nous revenons à la pureté
de notre origine. Par là nous faisons un excel-
lent usage de nos facultés; par là nous appro-
chons du grand Modèle de la perfection.
« Pour la règle de notre foi et religion, dit
Turrettini, nous voulons suivre la seule Ecriture
sainte; et pour notre gouvernement spirituel,
« Tite II, 11, 12.
GHAPITRB y 87
iniquité et corruption, enclins à mal faire, inu-
tiles à tout bien, » il substitua cette phrase :
€ Nous sommes nés en corruption et enclins au
mal. » La formule du baptême portait : c En te
déclarant son Dieu et son Sauveur, en lui re-
mettant le péché originel, duquel est coupable
toute la lignée d'Adam; » Turrettini remplaça
cette phrase par celle-ci : <( Comme toute la
postérité d'Adam est dans un état de corruption
et de misère, qu'il te plaise de te déclarer le
Dieu et le Sauveur de cet enfant, et de le sanc-
tifier par ton EIsprit. »
Quant au péché, Turrettini repousse l'opinion
des pélagiens, d'après laquelle Adam n'aurait
nui qu'à lui-même et non à sa postérité. Selon
Turrettini, Adam pécheur a engendré des en-
fants infectés de la tache du péché, ou ce qui
revient au môme, dit-il, enclins au péché.
Pour apprécier la foi de Turrettini dans ces
grandes doctrines de la trinité, de la divinité
de Christ et de son œuvre expiatoire, il faut lire
dans ses thèses De Veritate Religionis judaïcae
et christianae la douzième dissertation : Adverstis
incredulorum difficultates^ de mysteriis chris-
tianismi.
88 CHAPITRE y
Sur toutes ces questions difficiles, Turrettini
s'exprime d'ailleurs fort nettement dans ses
ouvrages.
Au sujet des décrets de Dieu, que dit-il?
« Pourquoi, lorsque Dieu a tout décrété par
son propre et plus simple mouvement, les théo-
logiens se disputent-ils entre eux sur Tordre des
décrets divins avec tant de passion et d'orgueil?
Ceux qui se conduisent le mieux à l'égard des
desseins de Dieu sont ceux qui, lui laissant les
choses cachées, ne se soucient que de com-
prendre celles qui leur sont révélées. Celui qui
aura cru sera sauvé, celui qui n'aura pas cru
sera condamné. Savoir cela est en savoir assez
sur les décrets de Dieu. »
Et au sujet de la Providence?
<r Parmi les mondes possibles, Dieu a choisi
le meilleur, le plus beau, le plus sage, le monde
où, à côté des maux inévitables, il y a la plus
grande somme de biens. »
C'est tout à fait l'opinion de l'illustre et habile
auteur de la Théodicée. On sait, disons-le en
passant, que Turrettini, dans une dispute pu-
blique tenue en 1711 , adopta les principes de
Leibnitz.
GHAPITBB y 99
A propos du péché, de la liberté et de la
grâce, Turrettini s'exprime en ces termes :
« Tout ce qui est bon en nous doit être attri-
bué à nous; tout ce qui est mal vient de nous,
et non de Dieu (arrière de nous le blasphème!),
et doit être imputé à nous seuls. Nous ne de-
vons donc pas proclamer la liberté de Thomme
afin de supprimer par là la grâce de Dieu, ni
rabaisser la liberté de l'homme pour anéantir
l'équité du jugement de Dieu. Ainsi en matière
de salut nous devons agir comme si tout dépen-
dait de nous, et prier et rendre grâce comme si
rien ne dépendait de nous. »
Quant à la justification, la foi et les bonnes
œuvres, nous ne saurions nous méprendre au
sujet de l'opinion de Turrettini lorsqu'il dit :
<c II ressort si nettement des passages de
l'Ecriture sainte et de l'ordre naturel des choses
que nous ne saurions être sauvés par nos
bonnes œuvres, mais par la pure grâce et mi-
séricorde de Dieu, par la rédemption qui est en
Jésus-Christ, que cette vérité ne peut être mise
en doute.
» Cependant il existe une grande différence
entre ces deux choses : n'être pas justifiés ni*
«wvfe par les bonnes œavres, on être jostifiés
et sMtrAs sans avoir accompli aociiDe boniie
«•m. Comme la foi embrasse Christ toaten-
t comme prophète ^ sacrifi-
i comme roi, il s'ensuit qne
MRMaf nr croit réellement s'il ne se sonmel
MMWMMVi nx lois de Christ. Le vrai principe
jB' h kk «t hMS> plutôt évangélique et aposlo-
IK|» fw iicfaolKaiqiie : il doit être tellement
MMH.. -MkoéK, Tif <d efficace que par lui nous
j»^»^ -««■- le^ cbo^ws futures et invisibles
>HMBr « «Ite Mwnt présentes; par lui nous
.fl !■■ Mit- ktr^ à ItM H vivre en lui corame
•taK^A' «K WK À :>)i|>utkai. Turrettini sou-
Chj:^ *-4,, l«i iwwnvteî qaoa «dresse à
■ innocent
CHAPITRE Y 91
quée ici, car il ne s'agit pas d'une personne
innocente -qui souffre contre sa volonté ou qui
n'ait pas le droit de disposer de son existence;
il s'agit de quelqu'un qui est le maître de sa vie,
qui la perd de son plein gré, pour le bien du
genre humain, puis qui ressuscite et en reçoit
une glorieuse récompense. « Cet acte généreux
y> n'est nullement injuste, dit Origène; ce que
» des rois et de bons citoyens ont fait pour leur
» patrie, Jésus l'a fait pour tout le genre hu-
» main. »
» Etait-il nécessaire que Dieu employât ce
moyen? N'en avait-il pas d'autre? Nous ne pou-
vons répondre à cette question; Dieu est le
maître, en nous faisant grâce, de l'attacher à
telle condition et de nous la faire parvenir par
tel canal qu'il lui plaît. Ce n'est pas à nous de
décider ce qu'il peut faire ou ce qu'il ne doit
pas faire en cette occasion. La mort de Jésus-
Christ est le couronnement des actes de grâce
accomplis dans l'ancienne Alliance par les
hommes aimés de Dieu. Moïse le désarme en
jeûnant et en priant pour son peuple sur la
montagne. Les Israélites furent bénis à cause
d'Abraham leur père. Plus d'un roi de Juda a
CHAPITRE V 93
Entre ces croyances-là et le socinianisme
qu'on a accusé Turrettini d'introduire à Genève,
il y a de la marge. Il a au contraire publié douze
thèses, De satisfactione Christi, dans lesquelles,
s'occupant à considérer si le sacrifice de Christ
était nécessaire, vrai et parfait, il prouva que
cette satisfaction était certaine, nécessairement
absolue et découlait de la nature du Sauveur.
De là, prenant à partie les sociniens, il réfuta
leurs arguments et montra la perfection de la
satisfaction.
Quant à l'action que Turrettini exerça au point
de vue théologique, elle fut moindre que celle
de ses successeurs, qui le dépassèrent dans la
voie qu'il leur avait ouverte, tandis que lui crai-
gnait de rompre avec la tradition chrétienne.
En tout cas il exerça une grande influence sur
ses contemporains.
« Turrettini, dit M. de Goltz*, était le con-
temporain de Spéner, et, grâce à la position
élevée qu'il occupait et à l'exiguïté du théâtre
de ses travaux, on doit dire que l'influence qu'il
* Genève religieuse au XIX^ siècley ou Tableau des faits
qui, depuis 1815, ont accompagné dans cette ville le dévelop'
pement de V individualisme ecclésiastique du Réveil, mis en
regard de Vanden système théocratique de Calvin, pag. 53.
t 311IS
. TE- £6- iSm
•■iEI -fi- LiSsl-;
-Tari 1
.iicsT -z;
CHAPITRE V d5
son qui nous explique ce fait si frappant au pre-
mier abord qu'il ne fallut que l'espace d'une
génération pour que Genève passât du règne de
la plus stricte oilhodoxie aux premiers com-
mencements du rationalisme supranaturaliste,
c'est-à-dire à cette tendance qui, tout en demeu-
rant attachée aux faits révélés et miraculeux,
s'efforce d'atténuer l'importance des mystères. »
Citons encore un trait général de la théologie
de Turrettini, et reconnaissons qu'il aspirait à
la paix dans l'Eglise.
ce Les disputes, dit Turrettini, comme les
guerres, sont un mal nécessaire. Il faut sou-
vent, malgré l'aversion qu'on en ait, s'y engager
pour défendre la vérité et pour répondre aux
sophismes de ceux qui sont dans l'erreur. Mais
comme c'est une occupation désagréable par
elle-même et dangereuse, il n'y a rien où l'on
doive agir avec plus de réserve et plus de pré-
cautions. Il ne faut ni donner trop de temps aux
disputes ni en faire trop de cas, comme si l'es-
sentiel de la piété consistait dans de tels com-
bats. Il faut peser l'importance des questions et
ne pas se battre pour des choses de néant,
comme s'il s'agissait du capital. Il faut agir avec
96 CHAPITRE y
candeur, chercher la vérité et non la victoire,
peser les raisons et non les compter, ne pas se
mettre en colère, s'ahstenir des injures.
» Un médecin entre dans un hôpital, continue
l'écrivain; il examine Tétat des malades, leur
donne les remèdes convenables et leur promet
en sortant de revenir le lendemain. Il n'est pas
plutôt dehors que ses malades se mettent à rai-
sonner entre eux sur diverses choses, comme
sur la barbe du médecin, sur ses cheveux, sur
sa robe, sur sa taille, sur sa patrie, sur ses an-
cêtres, sur les phioles où il avait mis ses re-
mèdes; l'un dit que les phioles sont de verre,
l'autre de crystal ou de quelque matière incon-
nue. Ils disputent sur tout cela et autres choses
semblables, non paisiblement et en amis, mais
avec la dernière aigreur. Des raisons ils en vien-
nent aux injures, des injures aux coups de poing,
aux soufflets. Là-dessus il survient par hazard
quelqu'un qui leur crie : e: Hé! malheureux, que
» faites- vous? Quelle rage, quelle fièvre vous
^ saisit? Prenez seulement les remèdes qu'on
}» vous a apportés, et après que vous serez gué-
» ris vous pourrez plus à votre aise disputer sur
>» ces belles questions. » Mais il s'en faut beau-
CHAPITRE Y 97
coup qu'on ne Técoute, et bien lui prend de
s'être sâuvé au plus vite. Les malades allaient
se jeter sur cet importun donneur d'avis. Nous
nous moquons des disputes violentes qu'il y a
eu entre les anciens sur le jour de Pâques, sur
l'ordination de Cécilien, sur les trois chapitres,
sur les barbes des prêtres, sur la forme du ca-
puchon des franciscains, sur la propriété du
pain que les franciscains mangent; craignons
que la postérité n'ait de quoi se moquer de nous
pour quelque chose de semblable. Nous com-
battrions avec plus de succès ces terribles ad-
versaires, la chair, le péché, les misères, la
mort, si nous nous abstenions de tant de vains
combats contre des adversaires imaginaires. »
En se déclarant contre l'esprit de dispute,
nous croyons que Turrettini était sincère, car il
se plaisait à dire que le devoir d'un chrétien est
de chercher à diminuer les discussions autant
qu'il est en son pouvoir, et non pas de les mul-
tiplier. D savait aussi la part énorme que pren-
nent dans les débats théologiques les passions
humaines ; il n'ignorait pas que dans de sem-
blables circonstances on est attaché souvent à
sa propre opinion non parce qu'elle est vraie,
J.-A. TURRETTINI 7
D «prima d'ail-
» ■:« sujet par ce
Motroverses est
i- principes qu'il
mc-Crns mamsi « sse ie^on eosei-
mu -L^-éamioas TynmlMeat solgneuse-
uateEsCF ler£iD&. fflmiui sales '^ (bar-
Bil (te anatyss jioir & xainwsticii des
Ds. Cee pages cooraieni siEuim le monde.
: sDuveot délectDfltH^ Tir sit loe de
E estraite sortit nu .inur ur. l^r? intî-
:nlt -Ar SacriK Scripturae mtetji^wauiaii ne-
iMÉ).. Ctf outrage fin lnifn*iiué en BnliHiite. eo
:^"ÏS6, Bm= le Boza de J.-A. Torretiii 1 ea irai
is dm gnr c? Afnûer Ta àèsavout^ nvfc !mi-
E je Terrons, tant H le t m ar-Ml
CHAPITRE Y 99
Ses contemporains sont unanimes à dire qu*il
excellait dans Fart de professer. Il laissait aller
l'opposant et le répondant aussi loin qu*il était
possible en les assujettissant seulement à argu-
menter dans les formes; puis quand le nœud
était bien formé, il le déliait avec une ou deux
remarques solides. Il exhortait les étudiants à
bien pousser les objections communes, comme
étant d'ordinaire les meilleures, plutôt que d'al-
ler chercher comme à plaisir des difficultés fri-
voles et subtiles. Turrettini, qui était passé maî-
tre dans le domaine bibliographique et qui
analysait un ouvrage avec un sens parfait, était,
comme on le conçoit, très prompt à juger d'une
composition. Tout ce qui était diffus ou de
simple parade lui déplaisait fort chez ses élèves,
auxquels il recommandait d'aller droit au fait,
sans phrases et sans détours.
CHAPITRE VI
Turrettini. — Ses controverses.
o-o
Bien que Turrettini eût l'horreur des disputes
théologiques et qu'il les regardât comme le plus
grand ennemi de la vie religieuse, il fut souvent
obligé de descendre dans la lice. Un théologien
vaudois nommé de Bionens l'attaqua par des
écrits* et des lettres auxquels il répondit.
Crinsoz de Bionens se plaignait que le profes-
a) Lettre de M. T. C à un ami, ou Examen de quelques
endroits de la Dissertation de M. Jean'JJphonse Turretin
sur les artides fondamentaux de la religion. Brochure in-4,
pag. 24, où Ton ne marque ni le nom de Timprimeur, ni
le lieu, ni Tannée de rimpression.
h) Défense de la Dissertation de M. Turretin sur les ar-
ticles fondamentaux de la rdigion^ contre une brochure in-
CHAPITRE YI iOi
seur genevois eût contribué à la suppression
d'un essai de sa façon sur le serment obliga-
toire, et eût empêché les libraires de se charger
de publier sa traduction de Job. Il dit que
M. Turrettini lui a donné sujet de se plaindre
de lui, et qu'il Ta affranchi par là des égards
qu'il se faisait un plaisir d'avoir pour lui. Qu'il
n'a pas été fâché que M. Turrettini pût voir que
puisqu'il s'est trompé plus d'une fois dans un de
ses ouvrages, il a bien pu aussi se tromper dans
les jugements désavantageux qu'il a portés sur
rossai de M. de Bionens, sur les Psaumes et sur
sa traduction de Job. Il lui a semblé que M. Tur-
rettini voulait faire un peu le dictateur dans la
république des lettres en s'arrogeant le pouvoir
de fermer à qui bon lui semble le port de l'im-
primerie.
U'ttûée : Lettre de M. T. C, c'est-à-dire de M. Théodore
CritisoZf qu'on appelle ordinairement M. de Bionens, etc.;
k Genève, chez Fabri et Barillot, 1727; in-4, pajç. 59, avec
une préface qui en contient 18.
c) Apologie de M. de Bionens contre un écrit intitulé :
Défense de la Dissertation de M. TurretUn sur les articles
i Ofidamentaux de la religion, etc.; k Yverdun, chez Jean-
Jaques Oenatb, 1727; in-4, pag. 55.
102 CHAPITRE YI
Quel que soit le bien et le mal fondé des
plaintes de Crinsoz de Bionens, celui-ci publia
un écrit intitulé : Lettre à un ami ou Examen de
quelques endroits de la Dissertation de M, Jean-
Alphonse Turretin contre la Lettre de M, Crinsoz.
On s'échaufîa à blanc, et, comme cela arrive sou-
vent dans les polémiques religieuses, il y eut plus
de personnalités dans ces débats que de théologie.
Des écrits furent aussi publiés par les deux
antagonistes sur un autre sujet. Turrettini avait
donné au public en 1719 sous le titre de Nubes
testium pro moderato et pacifico de rébus theolo-
gicis judicio et instituendâ inter protestantes
concordiâ un ouvrage à la tête duquel il avait
placé une dissertation sur les articles fondamen-
taux de la religion. L'ouvrage de Turrettini avait
été bien reçu du public, et Ton était loin de s'at-
tendre à ce qu'il serait attaqué, lorsque tout à
coup Bionens lança sa violente brochure. Ce
qu'on reproche surtout à ce dernier, c'est d'a-
voir publié son travail pour ainsi dire comme
en cachette et sous une forme presque pamphlé-
taire, au heu de se mesurer ouvertement avec
un homme dont le caractère loyal et courtois ne
devait lui donner aucune inquiétude.
CHAPITRE YI 103
Quant à la dispute, voici en deux mots ce
qu'elle était : Turrettini avait défini les articles
fondamentaux <r ces points de la religion qui ap-
partiennent tellement à son essence ou à son
fondement, et qui sont d'une si grande impor-
tance que si on les ôte la religion ne saurait
subsister, ou du moins il lui manquerait quel-
qu'une de ses principales parties, de ses parties
les plus nécessaires. » De Bionens trouva que
cette définition avait quelque chose d'obscur et
d'embarrassé. Il aurait été, selon lui, plus court
et plus naturel de dire que c les articles fonda-
mentaux sont ceux que toute personne douée du
sens commun, qui a eu le temps et les moyens
de s'en instruire, doit nécessairement croire et
professer pour être membre de l'Eglise et pour
obtenir le salut, i»
Turrettini répond que sa définition est plus
naturelle et plus convenable, puisqu'elle rend
raison du mot même de fondamental, qui indique
la nature des articles ainsi appelés, tandis que
la définition de M. de Bionens ne fait que mar-
quer les conséquences qui en dépendent.
Bionens attaque encore Turrettini sur une
autre définition.
lOi CHAPITRE VI
c Je ne comprends pas, dit-il, sur quoi se
fonde M. Turretin lorsqu'il pose pour second
principe qu'afin de déterminer quels sont les
articles fondamentaux de la religion il faut avoir
égard aux différentes conditions des hommes et
à la diversité de leur génie, de leurs talents et
des circonstances dans lesquelles Dieu les a pla-
cés. Pourquoi ces articles ne seraient-ils pas les
mêmes pour toutes les personnes qui ont le
libre usage de leur sens et de leur raison? »
« Pourquoi? répond Turrettini, c'est parce
que Dieu, ayant donné une différente mesure
de talents aux hommes et les ayant placés dans
des circonstances très différentes, il ne leur
demandera que les connaissances qu'ils auront
pu acquérir à proportion de leurs talents et de
l'état où ils ont été mis par sa providence. C'est
la règle de Jésus-Christ : « À celui qui a plus
i> reçu, il lui sera plus demandé; à celui qui a
» reçu moins, on lui demandera moins. » Et
cette règle ne regarde pas moins la connaissance
que la pratique. Quand Jésus-Christ même ne
l'aurait pas dit, n'est-ce pas là un principe de
l'équité naturelle? Qui peut s'imaginer que Dieu
demande autant de degré de connaissances ou.
CHAPITRE Yl 105
ce qui est la même chose, une connaissance
aussi étendue et aussi distincte des vérités de la
religion à un paysan qu'à un philosophe, à un
homme qui est distrait par la nécessité de ga-
gner sa vie et celle de ses enfants qu*à un
homme qui a tout son temps à soi et dont la
fortune est faite, à celui qui n'est entré que de-
puis peu à l'école de Jésus-Christ qu'à celui qui
y a passé une longue suite d'années? L'équité
de Dieu permettrait-elle qu'il y eût autant d'ar-
ticles nécessaires à connaître pour les uns que
pour les autres^»
Plus loin Bionens attaque Turrettini sur l'o-
pinion qu'il professe concernant la justice de
Dieu, et qu'il avait ainsi formulée :
« Quelque grande que soit l'erreur ou l'igno-
rance de quelqu'un, je suis fort éloigné de pro-
noncer que cette personne sera infailliblement
damnée. Car il y a un double remède à l'igno-
rance et aux erreurs, de même qu'aux péchés et
aux vices : l'un de notre part, c'est la repen-
tance, qui est générale ou particulière; l'autre,
du côté de Dieu, c'est sa miséricorde. )»
Hais objecte Bionens : <r C'est une contradic-
tion sensible de dire qu'un homme puisse être
t06 CHAPITRE VI
sauvé, bien qu'il ignore volontairement ou qu'il
rejette une vérité fondamentale. Car il faudrait
pour cela que cette vérité fût en même temps
fondamentale et non fondamentale, nécessaire
et non nécessaire au salut, jt
Turrettini répond que M. de Bionens se fait
des fantômes pour les combattre, qu'il introduit
sans motif le mot volontairement, qu'enfin ce se-
rait être dépourvu de sens de dire qu'une vérité
est fondamentale et continue d'être fondamen-
tale pour quelqu'un qui l'ignore et à qui Dieu
pardonne son ignorance. •
En résumé M. de Bionens se fondant sur un
passage de saint Paul, mais mal appliqué dans
cette occasion : « On ne peut poser d'autre fon-
dement que celui qui a été posé qui est Jésus-
Christ, 1» réduisait tous les articles fondamentaux
du christianisme à cette seule proposition : Que
Jésus est le Christ ou le Messie. Il tirait d'ail-
leurs cette opinion de Locke qui a traité ces ma-
tières dans son livre intitulé : le Christianisme
raisonnable, mais il exagérait la pensée du phi-
losophe. Locke n'avait en vue que de chercher
ce qu'un homme était nécessairement obligé de
croire pour devenir chrétien, et nullement ce
CHAPITRE VI 107
qu'un homme déjà chrétien et même chrétien
depuis longtemps est obligé de croire pour être
sauvé. Ce sont, en effet, deux choses bien difîé-
rentes que Turrettini a soin de ne pas confondre.
A cette occasion, Saurin lui écrit :
« J'ai connu très particulièrement M. Bio-
nens.... Il m'avait même communiqué son ma*
nuscrit contre vous et il voulait que j'eusse le
soin de le faire publier. Je le refusai par deux
raisons : l'une qu'il vous attaquait; et l'autre que
je n'étais pas dans ses hypothèses. Il voudrait
détruire une opinion que vous avez mise dans
tout son jour et pour laquelle je me ferois brûler :
c'est que les points fondamentaux de la religion
varient selo» le génie, les talents, les circons-
tances des personnes auxquelles la religion est
proposée. Je doute même qu'on puisse s'inscrire
en faux contre cette thèse dès qu'on en com-
prendra le sens. Sans doute qu'à certains égards
les points fondamentaux de la religion sont tou-
jours les mêmes; mais pour satisfaire ceux qui
abusent de cette pensée, on peut, ce me semble,
distinguer les points fondamentaux de la reli-
gion, d'avec les points fondamentaux au salut.
J'accorde qu'à regarder ces premiers en eux-
108 CHAPITRE VI
mêmes, et par abstraction des personnes à qui
on les prêche, ils sont invariables; mais les se-
conds varient à rinfini. La religion ne saurait
subsister sans ces deux points : qu'il y a un Dieu
et que Jésus-Christ est le Messie.... On peut
pourtant être sauvé sans recevoir ces deux ar-
ticles, si c'est parce qu'on manque de facultés
naturelles qu'on les rejette; ou parce qu'on s'est
trouvé dans des circonstances où il était absolu-
ment impossible de les connaître. Et ainsi des
autres articles. M. Bionens m'a déjà envoyé son
ouvrage imprimé. J'attends avec impatience vo-
tre réplique*. »
Si nous passons à l'apologie de Bionens nous
remarquerons qu'elle roule presque-entièrement
sur les doctrines que Turrettini a émises dans la
préface de sa Défense^ et que près des deux tiers
sont conslacrés à des faits et à des personnalités.
Il y a inséré aussi quelques morceaux de son
Essai sur le serment qu'il avait l'intention do
faire imprimer à Genève, mais dont le gouver-
nement ne permit pas la publication à cause de
certains principes dangereux à populariser. Sa-
^ Lettre de Saurin. Nos archires particulières.
GHAPITBB TI i09
chant que Turrettini combattait ses opinions sur
ce sujet, Bionens écrivait à un ami commun :
«c S*il y eut jamais un nom à Tautorité duquel
j'eusse du penchant à déférer, c*est celui de
M. Turrettini sans contredit. Mais comme je sais
que les plus grands hommes sont ceux qui ap-
prouvent le plus qu'on ne se rende qu'à la seule
évidence, je me persuade qu'il verra avec plaisir
que j'expose ici en peu de mots les raisons qui
m'empêchent d'entrer dans ses idées. »
Puis il argumente ainsi :
« M. Turretin m'attribue de condamner tous
les serments obligatoires composéSy ce qui est
fort éloigné de ma pensée. Je soutiens seule-
ment : 1^ que ces serments sont incomparable-
ment plus difQciles à tenir et par conséquent plus
dangereux que les serments simples; 2® qu'on
doit s'abstenir de prêter tous les serments de cet
ordre qui ne sont pas absolument nécessaires,
surtout lorsqu'on ne peut pas être moralement
sûr de s'en bien acquitter. Et j'estime que la
plupart des serments qu'on impose à ceux qui
embrassent les emplois civils ou ecclésiastiques
ont ces deux défauts. Voilà au juste quelle est
ma pensée : M. Turretin croit que je donne un
ilO CHAPITRE VI
sens trop précis et trop rigide au serment qu'on
prête par exemple d'observer tous les devoirs
des emplois civils ou ecclésiastiques qu'on em-
brasse. De sorte que selon lui ces serments-là
emportent naturellement cette restriction ; bien
entendu que nous ne serons point censés par-
jures devant Dieu et devant les hommes quand
même nous nous conduirons dans l'exercice de
nos emplois comme des créatures sujettes à fail-
lir. Si cette restriction était une fois admise, je
ne vois pas quel fonds on pourrait faire sur le
serment. Je doute fort qu'aucun législateur sage
et prudent voulût l'approuver. Il n'en est point
je pense qui ne répondit aussitôt : Quoique vous
soyez des créatures sujettes à faillir, ne prenez-
vous pas pourtant Dieu à témoin que vous ferez
tout ce qui dépendra de vous pour ne point
faillir. :»
A propos d'une opinion de Turrettini sur les
fautes commises par inadvertance en matière de
serment, Bionens ajoute :
c II ne regarde point comme parjures ceux à
qui il échappe des fautes d'inadvertance et d'i-
gnorance véritablement involontaires, mais je
regarde comme coupables de parjures ceux qui
CHAPITRE VI lit
font des fautes d'inadvertance et d'ignorance,
lesquelles fautes ils ne commettraient point s'ils
se tenaient sur leurs gardes et s'ils se rendaient
attentifs à tous leurs devoirs comme ils pour-
raient moralement et devraient le faire. A la vé-
rité leur parjure est moins direct que celui où
tombent ceux qui faussent leur serment de pro-
pos délibérés, mais ils ne laissent pas néanmoins
d'être parjures et de pouvoir être accusés comme
tels. >
Turrettini différait encore de Bionens sur ce
sujet en ce qu'il n'admettait pas que l'impréca-
tion renfermée dans le serment exclut tout re-
cours à la miséricorde de Dieu, et signifie qu'on
consent et qu'on prie Dieu de nous traiter à toute
rigueur au cas que nous manquions à notre pro-
messe. Bionens cherche à le convertir sur ce
point en lui faisant des citations de Tillottson et
de Puffendorf.
La lutte se termina pour les deux combattants
à la satisfaction des deux parties, chacune se
croyant dans le vrai. En tout cas, si la contro-
verse fat vive, elle ne sortit jamais du domaine
de la courtoisie.
c Ne se poarrait-il point, dit Bionens, que mes
i\f CHAPITRE YI
principes fussent dans le fond moins dangereux
et moins relâchés que ceux de M. Turretin? Si
mes principes sont vrais, comme j'ai de fortes
raisons de le croire, il ne peut être que très
avantageux aux chrétiens qu'on leur ouvre les
yeux sur l'abus criminel qu'ils font du serment.
Si, au contraire, je suis dans l'erreur, nous vi-
vons dans un siècle trop éclairé pour avoir lieu
de craindre que des principes faux puissent tenir
longtemps contre la lumière de la vérité dès
qu'on la fera briller dans son éclat naturel. Je
ne laisse pas néanmoins d'être très sensiblement
obligé à M. Turretin de la bonté qu'il a eue de
me faire part de ses pensées et de ses avis. Je le
prie d'agréer mes très humbles actions de
grâces.... »
Ce que nous venons de dire suffit amplement
pour donner une juste idée de la lettre de M. de
Bionens et de la ligne de défense adoptée par
Turrettini. Ce dernier attaqué suit pied à pied
son agresseur, et, comme il était parfaitement
résolu à ne pas y revenir, il a soin de ne rien
laisser passer de tout ce qui lui fournissait occa-
sion d'éclaircir, de confirmer et de développer
ses propres principes, en même temps qu'il
CHAPITRE YI 113
montrait la faiblesse des raisonnements de son
antagoniste.
Au reste les sentiments de Crinsoz à Tégard
deTurrettini ne se modifièrent pas sensiblement
après la mort de ce dernier. ChaufTepié, Tautcur
du Supplément au dictionnaire critique et histo-
rique de Bayle lui ayant fait demander par l'en-
tremise d'un ami commun s'il était à même de
fournir quelques éclaircissements sur le difîé-
rend théologique dont nous venons de parler, il
répondit en date du 26 mars 1754 :
c Je dois au savant auteur du Supplément de
sincères remerciements et de son équité envers
moi, et de l'honneur qu'il m'a procuré de rece-
voir de vous une lettre, en daignant me deman-
der par votre canal des éclaircissements sur ce
qui s'est passé entre feu M. Jean-Âlphonse Tur-
retin et moi au sujet de notre petite dispute.
n S'il m'est permis de dire ma pensée sur
l'article de ce grand théologien à qui toute la
république des lettres en général, et l'Eglise
protestante en particulier ont tant d'obligations,
il me semble qu'on ne pourrait rien faire de
mieux pour l'honneur de sa mémoire que de
passer légèrement sur notre altercation dans la-
J.-A. TURRETTIlfl 8
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1er .'ai TiTt^ ^
se
.tm. :±*--:3^2î!i€iri^ z:i
CHAPITRK VI 115
nève à Lyon, se trouve un village du nom de
Léaz^, dont la population, avec celle des ha-
meaux qui en dépendent, s'élève à environ mille
habitants. Cette localité, située d'une façon assez
pittoresque sur le flanc du Jura n'est guère
connue que par ses foires qui, à certaines épo-
ques de Tannée, la font sortir de sa torpeur
habituelle, et elle ne reçoit d'autres visites que
celles des rares touristes désireux de voir de
près la ruine qui dresse dans le voisinage ses
restes noircis. Au commencement du siècle
dernier, la cure de Léaz était occupée par un
prêtre nommé De Genève, qui entretint avec
Jean-Alphonse Turrettini une correspondance
assez originale, formant un épisode, sinon des
plus intéressants, du moins assez piquant de la
vie du théologien genevois *.
Les lettres échangées entre les deux ecclésias-
tiques et sur lesquelles nous allons nous arrêter
quelques instants, avaient pour objet certains
* Arrondissement de G ex, canton de Collonge.
* Les lettres de Turrettini étaient déposées chez un
M. Lacombe à Genève pour être remises au courrier
d'Espagne ou à son postillon qui les laissait ensuite a
CoUonge, ce qui économisait un port.
N.
116 GHÂPITBB YI
points de controverses religieuses et révèlent
parfaitement le caractère des deux combattants.
Le curé de Léaz qui prétendait n'être animé
que d'un amour humble et sincère de la vérité,
ne tarda pas à écrire avec des airs fanfarons et
insultants. Ces missives violentes étaient d'au-
tant plus déplacées qu'elles arrivèrent, pour la
plupart, au moment de la crise sérieuse que la
santé de Turrettini eut à traverser en 1705.
On sait que le professeur genevois n'aimait
point les disputes ; aussi dut-il être désagréable-
ment surpris à la réception de la première lettre
du prêtre qui menaçait d'ouvrir contre lui un
feu prolongé. Un beau jçur, pour avoir un peu
tardé de répondre au curé, Turrettini reçut de
lui les lignes suivantes :
«c Je suis très surpris qu'un homme aussi
éclairé que vous l'êtes et aussi charitable que je
l'ai appris, qui doit être (selon saint Pierre, chef
visible de l'Eglise après Jésus-Christ) prest à
répondre à tous ceux qui demandent raison de
son espérance, vous ne m'ayez pas répondu à
celle que je me suis donné l'honneur de vous
écrire le 15 du mois passé, que vous avez pour-
tant bien receu comme on m'a asseuré. On pu-
GHAPITRB VI 117
blie que votre religion est dans FEcriture sainte
que je ne cesse de lire et relire, en priant Dieu
de tout mon cœur de me la faire connoltre sans
que j'en puisse venir à bout. Je suis à cet égard
comme cet eunuque de la reine de Candace Té-
toit à l'égard du prophète Isaye, qu'il ne pouvoit
entendre si on ne le luy enseignoit. Faites-moy
donc, s'il vous plaît, la grâce et la charité de me
la faire connoître et croyez que j'en serois très
reconnaissant et que je publieroy par toute la
terre la grâce que le Seigneur m'aura faite par
votre faveur. »
Turrettini, que ses occupations multipliées
avaient empêché de répondre plus tôt, écrivit
cependant au curé de Léaz une lettre dans la-
quelle il entra sérieusement dans le fond même
de la discussion, et où il lui proposait même un
entretien à Genève. Mais le prêtre ne se montra
pas entièrement satisfait de la missive du pro-
fesseur; il revint encore à la charge sur le si-
lence de Turrettini, dont il voulait à tout prix
connaître la cause comme on pourra en juger
par ces lignes :
€ Vous m'avez fait, monsieur, l'honneur de me
répondre à mes lettres du 15 juin, du 6 et 15 juil-
GHAPITBB Yl lt9
ment et que je condamne une personne de votre
mérite sans l'avoir ouye.
» Vous ne faites pourtant pas réponse, ou
parceque votre religion n'est pas bonne ou par-
ceque vous n'osez pas la professer ou parceque
vous n'en voulez pas prendre la peine.
> Si c'est parceque votre religion n'est pas
bonne que vous ne me répondez pas, vous faites
bien parcequ'on ne doit jamais soutenir un mau-
vais party, il est indigne d'un homme d'honneur,
à plus forte raison d'un chrétien et d'un homme
apostolique; ainsy, monsieur, vous la devez
quitter, et si vous y trouvez quelque empêche-
ment que vous ne puissiez pas surmonter, adres-
sez-vous à Dieu qui étant tout bon et tout-
puissant, vous accordera infailliblement l'effet
de votre prière accompagnée d'une véritable
foyi.
» Si vous ne me répondez pas parceque vous
n'osez pas professer votre religion, vous n'êtes
pas en voye de salut parcequ'il est écrit* : « Qui-
» conque aura eu honte de moy et de mes pa-
» rôles, le Fils de l'homme venant en sa majesté
» Math. XXI, 21, 22. - • Luc IX, 26.
CHAPITRB VI 121
pour mon savoir, câr je vous assure avec vérité
que je n'ay pas seulement étudié la rhétorique,
à peine entends-je le latin et je ne me vante pas
de l'entendre parfaitement, et je m'estiroerois
quelque chose si j'avois le honheur de sçavoir
bien parler ma langue naturelle et de m'y faire
entendre à ceux qui la parlent comme moy ; tout
ce que j'ay, c'est un peu de lecture que j'ay faite
de l'Ecriture sainte, dans laquelle je suis beau-
coup ignorant, disant tous les jours avec David :
c Delicta juventutis meae et ignorantias meas ne
» memineris Domine. 2> Heureux mille fois si je
pouvois entendre comme la femme pécheresse
de l'Evangile : « Dimittuntur ei peccata multa
» quoniam dilexit multum. > Reconnaissez et
dites comme saint Paul : c Sapientibus et insi-
> pientibus débiter sum. » De quelle manière
que vous me considériez, je seray toujours,
moyennant le secours d'en haut, dans la charité
de Jésus*Christ notre maître. :»
Un peu plus tard. De Genève attaqua Turrettini
sur les images.
c Je vous avoue ingénuement, lui écrit-il, que
de tous les articles contestés entre nous, il n'y
en a point qui semble mieux vous favoriser que
134 CHAPITRE TI
moine, et exerçant à présent le saint ministère
à Londres. Nous apprenons de divers endroits
et par des personnes dignes de foi qu'il parle
fort désavantageusement de notre Eglise, qu'il
l'a fait regarder comme très suspecte par rap-
port à la doctrine, et qu'il attache surtout sa
calomnie sur moi et sur M. Léger. »
L'évêque de Londres fit venir chez lui Delpesch
et obtint facilement une rétractation.
Turrettini eut aussi une dispute avec un prê-
tre français, le père François de Pierre, jésuite
de Lyon. Quelque temps après la publicatioii du
fameux ouvrage de Turrettini Nubes testiuniy
cet ecclésiastique romain lança dans le public
un écrit intitulé Lettres critiques et dogmatiques
adressées à M. J.^A, Turretin. Dès que ce livre
parut, Turrettini en reçut un exemplaire de la
main de son auteur qui, cependant, sur le titre
môme de l'opuscule, gardait l'anonyme sous les
initiales F. D. P. Il résolut de ne pas répondre
directement à ces attaques, mais il inséra au
tome second de la Bibliothèque raisonnée un
petit mémoire dont nous extrayons les lignes
suivantes :
CHAPITRE VI I2r»
c Ce n'est pas un livre, dit-il ( en paHant de
•• récrit de François de Pierre», qui ait besoin île
réponse, n'y ayant rien qui n'ait été cent fois
^ proposé et à quoi Ton n'ait cent fois répondu.
Ce sont même des matériaux compilés depuis
longtemps, car à la page 216 on parle de M. Pic-
tet comme vivant et de son livre contre le sieur
Ândry comme d'un ouvrage nouveau. >
^' c Mais puisque l'auteur des lettres voulait
^'^nrendre à partie M. Turretin, ajoute ce dernier
'^ dans son mémoire, il devait répondre aux rai-
^B^ona alléguées par ce professeur dans les cha-
to^tres YIII et IX de sa dissertation sur les arti-
iteles fondamentaux qui esta la tète du livre qu'«jn
iPKttaque, et où il fait voir que les différences
l'Uglise romaine et les protestants sont
les qu'une réunion n'est pas possible, et
^au contraire les différends entre les luthé-
^ns et les réformés sont de telle nature qu'ils
auvent très bien et qu'ils devraient même se
éunir. Quant aux catholiques, il n'y aurait qu'un
(eal moyen de se réunir, c'est que les protes-
tants se soumissent à l'Eglise romaine. Mais
n*ont pas encore l'estomac assez fort pour
digérer la Transsubstantiation, ni le cou assez
196 GHArnsB ti
facile à plier pour le soumettre aa joag du
pqpe*. »
Le sermon qoe TurreUîni prêcha sur la réfor-
mation lai attira, de la part de l'évêque de Mar-
seille, une très vive attaque. Il est vrai que le
coup portait en même temps sur le pasteur Mau-
rice qui, le même jour, avait prêché sur ce su-
jet et dont le sermon fut également livré à la
publicité. Le prélat avait composé une Instruc-
tion pastùrale, par laquelle il censurait les dis-
cours du clergé protestant genevois en se servant
d'arguments de seconde main empruntés à Flo-
rimont de Rémond, à Maimbourg et à d'autres
écrivains. C'est dire les invectives et les décla-
mations contenues dans la réfutation de l'évéque,
A cette occasion, Thelusson, qui était alors
ministre de la république auprès de la cour de
France, engagea fortement Turrettini à ne pas
répondre.
<L Monsieur, lui dit-il en date du 23 octobre
1736, je comptais d'avoir l'honneur de vou&
écrire et de vous dire que j'en étais chargé par
M. le cardinal de Fleury et par M. le garde des
* Voir Bibliothèque raisonnée^ tom. II.
CHAPITRE VI
li"
, qu'on a vu icy avec chagrin la inanitTc
iDie dont M. Tévéque de Marseille a écrit
p vous, et qu'on verrait avec beaucoup de
S que, méprisant la chose, vous n'y lissiez
ge réplique, du moins une personne très au
1^ intentions de ces deux grands ministres
^vait assuré, mais ni l'un ni Tautre ne in*eii
^ dit. J'ay cru néanmoins vous donner une
ffp,e de mon respectueux attachement qu<.*
jpus informer que j'en ay été prévenu de si
Ijeu que je ne puis attribuer qu*à oubli leur
l,ce, à moins que M. le président n'ait été
[ô de vous en parler. Je n'ay pas icy l'ou-
de l'évèque, mais dès qu'on m'en parla je
votre sermon sur le Jubilé pour montrer
jodération dont vous aviez usé en cette oc-
ion. »
.* .
i»i
I
CHAPITRE VII
Turrettini. — Le Consensus. — Projet de réunion
des protestants.
o-e>
Nous avons vu dans les chapitres précédents
les traits principaux qui caractérisent la théo-
logie de Turrettini. Nous avons constaté que ses
opinions, qui firent époque au XVIII<» siècle,
diffèrent plutôt de l'orthodoxie proprement dite,
dans les points secondaires, en admettant les
principes essentiels qui sont à la base de la foi
évangélique. En tout cas, sur le fond général de
la doctrine ressortent en relief deux aspirations
maîtresses : son aversion pour tout ce qui gène
la liberté de croyance, et sa tolérance absolue
en matière dogmatique. Ce sont ces deux senti-
ments qui Tout poussé à deux actes importants
CHAPITRE VII 129
de sa vie : l'abrogation du Consensus et ses
efforts pour amener la réunion des Eglises pro-
testantes. C'est à l'examen de ces deux manifes-
tations de l'activité de Turrettini que nous con-
sacrerons ce chapitre.
Les ministres de Genève obtinrent en 1706
qu'on n'exigeât plus la signature du formulaire
connu sous le nom de Consensus^ introduit qua-
rante années auparavant. J.-A. Turrettini fut
chargé de faire là-dessus une représentation au
Grand Conseil. Il fit preuve dans cette occasion
d'une grande sagesse et d'une grande modéra-
tion ; ce témoignage lui étant rendu par ceux-
mêmes qui ne partageaient pas ses vues théolo-
ques. Quant à nous, nous sommes bien persuadés
que, dans cet acte de réforme important, il n'eut
en vue que le respect de la liberté de conscience,
tant il avait en horreur tout ce qui sentait l'hy-
pocrisie en matière religieuse, et qu'il demeura
fidèle à la doctrine évangélique dans les points
essentiels.
Voici la marche de cette affaire.
Une grande séance de la Vénérable Compagnie
eut lieu le 25 juin sous la présidence de J.-A. Tur-
rettini. Plusieurs pasteurs, entre autres Calan-
J.-A. TURRETTINI 9
130 CHAPITRE VII
drini et B. Pictet, ses deux collègues comme
professeurs, étaient absents. Sur les trente-
quatre membres de la Compagnie, douze man-
quaient à rappel. On délibéra d'abord si Ton
devait suivre l'ordre du jour malgré l'absence
de si nombreux collègues. La Compagnie ap-
puyant sa décision d'une série de considérants,
conclut à l'affirmative. Quant à la question
même de la signature du Consensus, il fut
résolu, sous le bon plaisir du Conseil et sans
toucher à la doctine contenue dans les règle-
ments de 1649 ( articles rédigés à l'occasion de
Morus), que cet engagement serait supprimé et
que ceux qui seraient reçus au saint ministère
ou dans la Compagnie ne seraient obligés à au-
cune signature, mais qu'ils seraient exhortés par
la bouche du modérateur à ne rien enseigner
contre les règlements afin de conserver la paix
et l'union et pour garder l'uniformité dans leurs
instructions.
On lit dans les registres de la Vénérable Com-
pagnie à cette date importante :
« Avisé que cette nouvelle signature ne doit
point être conservée, i^ Parcequ'ayant ôté le'
sic sentio^ c'est-à-dire la nécessité de croire, on
CHAPITRE VII 131
ne saurait conserver le sic doceho de quelque
manière qu'on le tourne, et quelque limitation
qu'on puisse y ajouter. Cela est contre la fran-
chise, car c'est s'engager à enseigner ce qu'on
ne croit pas lorsqu'on est dans d'autres pensées.
2® Que ces paroles gi^oties suscipiam hanc waie-
riain tractare, sont entièrement équivoques, car
ou elles imposent la nécessité de mentir en con-
traignant à celle de traiter ces matières, ou elles
n'imposent pas cette nécessité et alors ces pa-
roles ne signifient rien et sont absolument inu-
tiles. 3» Que ces autres paroles neque ore, neque
calamo, neque publiée neque privatirriy établis-
sent une espèce d'inquisition très odieuse même
sur la conversation et le commerce de lettres,
qui ne convient point à des matières que tout le
monde reconnaît être indifférentes, dansun temps
surtout où l'on tâche de s'adoucir à cet égard,
et 011 l'on a ôté le sic sentio, c'est-à-dire la néces-
sité de croire ces choses-là. — 4® Que ces sortes
d'engagements sont absolument impraticables
sur tant de petites questions scholastiques et
indifférentes et qu'ainsi ce serait un piège qu'on
tendrait aux consciences. Mais outre ces ré-
flexions qui ont déterminé la Compagnie à ôter
CHAPITRE Yll 133
mêmes inconvénients reviendront sans cesse.
Ce sera toujours un piège qu'on tendra aux con-
sciences. Il y a impossibilité absolue à les con-
server, et ce sera une semence de division dans
notre Compagnie qui se renouvellera en mille
occasions. »
On peut, d'après les registres de la Compa-
gnie, ramener les raisons qui l'ont fait agir ainsi
aux suivantes : le peu d'importance de ces ma-
tières, qui sont très obscures et très difficiles, et
nullement essentielles au salut; l'égard que nous
devons avoir pour les autres Eglises protestantes,
car ces matières sont le grand achoppement des
luthériens, qui se plaignent de notre rigueur à
cet égard ; les princes réformés de l'Allemagne
souhaitent qu'on s'adoucisse, et les prélats d'An-
gleterre, qui sont aussi dans d'autres pensées,
sont fort choqués de nos signatures et ils s'en
plaignent hautement. — De tous côtés on se
trouve bien d'avoir moins d'exigences; cela est
arrivé dans les Eglises réformées de France et
en Angleterre, cela arrive tous les jours en
Suisse; on ne signe point à Zurich, ni à Bâle,
ni à Schaffhouse, ni à Neuchâtel. — Les ma-
tières dont il s'agit ici n'ont aucune influence
CHAPITRE Ml 135
séance précédente, furent désignés par la Com-
pagnie aux fins de se présenter devant le Con-
seil d*Etat et de lui soumettre la décision que le
corps des pasteurs venait de prendre. Dans
leurs discours ces délégués développèrent les
considérants énoncés dans l'assemblée de la
Compagnie. Turrettini prononça le premier et
plus important discours; Sartoris se borna à
justifier les pasteurs d'avoir délibéré en l'ab-
sence de plusieurs de leurs collègues.
On sait quelle fut Tissue de cette décision ; la
minorité protesta par des mémoires envoyés le
13 août au Conseil d'Etat, mais, sur l'interven-
tion conciliatrice du Consistoire, elle se rangea
au simple formulaire d'engagement, qui devint
l'unique formalité pour la réception au saint
ministère.
En voici le texte :
« Vous promettez et jurez devant Dieu de
croire et de faire profession de croire tout ce
qui est contenu dans les saintes Ecritures du
Vieux et du Nouveau Testament, qui sont la vé-
ritable et Tunique règle de notre foi.
» Vous promettez encore de n'enseigner rien
qui ne soit conforme à la confession de foi et au
? - _
■
i -
.— la
- — - ~> .A <
t:iî çinion:
CHAPITRE VII 137
toute contestation sur les matières dont il s*a-
gît; :» d'autres enfin déclaraient que, sans ap-
prouver cet accord, « on le tolérait quant à pré-
sent, et qu'il seroit plus expédient peut-être de
n'en rien dire et de renvoyer d'en délibérer à
une autre fois, d
Telle est en substance l'ingérence de Turret-
tini dans les affaires du Consensus. Voyons son
rôle dans les débats de 1725, qui se ranimèrent
au sujet de cette question.
« Le 1«' juin de cette année, disent les regis-
tres de la Compagnie, étant le professeur Samuel
Turretin modérateur et la Compagnie opinant
sur le Formulaire de 1706 dont on s'est servi
depuis lors à la réception de messieurs les mi-
nistres, après deux tours l'avis unanime, à une
ou deux voix près, a été de ne plus se servir dé-
sonnais du dit Formulaire, mais de s'en tenir à
l'art. 6 du titre 1®', chap. P»" de nos ordonnances
ecclésiastiques, dont on lira les termes suivants '
« Vous protestez de tenir la doctrine des saints
1 prophètes et apôtres, comme elle est comprise
» dans les livres du Vieux et du Nouveau Testa-
» ment; de laquelle doctrine nous avons un
» sommaire dans notre catéchisme.... d
CHAPITRE VU 139
<i Je n'aurois jamais fait, dit Turretin, si je
voulois rapporter tout ce que nos théologiens
les plus rigides ont dit sur le peu d'importance
de ces matières, lorsqu'il s'est agi de notre réu-
nion avec les luthériens. Mais, mylord, qu'il se-
roit à souhaitter qu'ils se souvinssent de ces
principes en d'autres occasions et qu'ils fussent
toujours les mêmes ! Car enfm si ces questions
ne sont pas fondamentales par rapport aux luthé-
riens, comment le seroient-elles par rapport à
d'autres. Si ce sont des disputes très légères, si ce
n'est que de la paille et du chaume, si ce sont
inême(car on va jusques-là), de pures disputes de
mots, quelle nécessité, quelle équité même y a-t-
il de gêner là-dessus nos frères en imposant des
formulaires et en exigeant des signatures? Ce
qui n'est d'aucune importance à Hambourg et à
Leipzig devient-il important à Berne, à Zurich
et à Genève? Et que diront les luthériens de la
manière différente dont nous en usons lorsqu'il
s'agit de nous réunir avec eux, et lorsqu'il s'agit
de condamner nos confrères? C'est ce que re-
marque fort à propos votre sage et pieux évêque
Davenant dans un écrit adressé à Dura3us. Il ne
veut pas qu'on &8se entrer dans les formulaires
140 CHAPITRE VU
de menues questions, des questions scholasti-
ques et abstraites, qui ne servent de rien pour
l'édification et le salut. Il veut qu'on s'en tienne
anx confessions de foi déjà établies, qui sont très
sages et très modérées. C'est selon lui le seul
moyen qu'il y ait de réunir les Eglises diffé-
rentes. (Luthériennes et réformées.) Au lieu que
si nous condamnons chez nous les mêmes doc-
trines dont les autres Eglises font profession,
nous leur donnons lieu de se plaindre, que
quelque amitié que nous leur témoignions au
dehors, nous avons au fond de l'éloignement
pour elles et nous les accusons tacitement d'hé-
résie.... Davenant ajoute un autre inconvénient
très considérable de ces sortes de formulaires
où l'on fait entrer des matières obscures et in-
certaines ; c'est qu'on prive par là les Eglises de
plusieurs pasteurs habiles et pieux dont la con-
science ne s'accommode pas de ces signatures. . . .
Pour appliquer ce formulaire de Suisse qu'on
appelle <r Formula Consensus ]i>, il est certain
qu'on va exclure quantité d'excellents serviteurs
de Dieu. Et quand je dirai que presque tous les
docteurs de l'Eglise ancienne, surtout ceux des
quatre premiers siècles et un très grand nombre
CHAPITRE VU iil
de siècles suivants, presque tous nos réforma-
teurs, une bonne partie des théologiens refor-
més de France, j'ose dire même les plus habiles
d'entre eux, une bonne partie de ceux d'Alle-
magne, enfin presque tous les théologiens de
votre incomparable Eglise ne seraient pas en
état de signer ce formulaire et seraient regardés
par conséquent comme indignes d'exercer le
saint ministère dans les lieux où ce formulaire
est établi, je ne dirais rien qui ne soit très cer-
tain et dont votre grandeur ne soit parfaitement
informée^.... >
Dans cette mémorable affaire du Consensus
Turrettini inspira même les lettres qui, venant
du dehors, ne manquèrent pas d'exercer une
certaine influence en Suisse. Ce qui est positif,
c'est qu'il sollicita Wake d'écrire à des auto-
rités de notre pays, et que même il provoqua
la lettre que le roi d'Angleterre écrivit aux
cantons réformés. En effet, le 23 mars 1721,
Wake dit à Turrettini :
€ Lord Townsend a non seulement promis de
proposer au roi ce que vous avez désiré, mais il
« Bmiifthèque germanique, iom. XIII, pag. 122-124.
Ht CBAPITBB TU
a persuadé les autres ministres de se joindre à
lui. Sa Majesté a consenti à envoyer une lettre
aux cantons, et j'ai été chaigé d'en faire la ré-
daction. J'ai copié exactement le plan que vous
m'avez envoyé, les priant de donner la formé
qu'ils jugeraient convenable. Ils ont fait cela; le
roi a signé la lettre et elle est maintenant en
chemin pour Berne. J'espère que les deux rois^
(d'Angleterre et de Prusse) s'unîssant dans la
môme demande, cette demande ne leur sera
point refusée. >
La discussion tendant à supprimer le Consen-
sus ne se borna pas à la Compagnie, elle s'éten-
dit jusque dans le Conseil des Deux-Cents, où
les députés de l'Académie durent paraître. Bar-
naud, dans une lettre du 30 mai 1719, écrit à
A. Turrettini « qu'il y avait eu la veille un gros^
débat entre les députés et l'Académie, » et il
ajoute dans une sorte de prévision de l'avenir :
« Dans une quinzaine de jours, on saura à ce^
qu'on espère ce qui aura été conclu en Deux-
Cents sur ces disputes. Peut-être verra-t-on*
quelque chose à quoi on ne s'attend pas : l'abo-
lition du Consensus. »
La correspondance de Turrettini contient
CHAPITRE YI( U3
ucoup d'autres détails intéressants sur les
ergences qui naquirent alors entre les thco-
,ieiis sur la question du formulaire. Par cxein-
3 le pasteur Thomasset avoue « qu'il ne peut
^ promettre de ne pas prêcher contre le (^on-
iDsus; > ailleurs c'est le pasteur de Crousaz
ni a reçu une vive admonestation paternelle
our avoir fourni à Barbey rac les pièces officiel -
es du formulaire. Il s'en défend énergiquoinent
3t traite de calomniateurs, de scélérats et de
coquins tous ceux qui répandent ce bruit et qui
y prêtent l'oreille. Quant à W'erenfels il semble
plutôt qu'il soit opportuniste : Tabrogation du
formulaire lui paraît dangereuse, et il croit qu'il
faut modérer le zèle des pasteurs, et « gardez-
vous, dit-il à Turrettini, d'irriter les Confédérés
dont les ecclésiastiques se concilieront en quel-
que mesure la faveur en demeurant plus modé-
rés sur ce point que les politiques qui veulent
se débarrasser complètement de ce joug. »
La réunion des protestants fut aussi pour
Turrettini un sujet de travaux où il put exercer
son infatigable activité. Une occasion toute
naturelle l'invita à entamer cette affaire qui
lui tenait fort à -cœur. Le comte de Metter-
m CHAPITRE YD
nich qui était à Neuchâtel en 1707 lui fit dire
que le roi de Prusse, son maître, qui désirait
ardemment voir s'opérer cette réunion, souhai-
tait de connaître l'opinion de l'Eglise et de l'A-
cadémie à cet égard. Ce fut Turrettini qui fut
chargé par la Compagnie de répondre au roi qui
lui-même adressa au Corps ecclésiastique gene-
vois une missive des plus honorahles pour ce
dernier. Turrettini, profitant de la circonstance,
en fit le sujet de l'une de ses harangues recto-
rales, comme on le verra plus loin. Ce discours
fut dédié à Sa Majesté prussienne. En le publiant,
Turrettini ne manqua pas d'y joindre les lettres
qui avaient été échangées à cette occasion entre
Genève et Berlin, et quelques autres pièces ten-
dant au môme but.
Dans sa missive au roi de Prusse la Vénérable
Compagnie disait « que le sentiment unanime
de TEghse de Genève avait toujours été que les
protestants des deux communions conviennent
sur tout ce qu'il y a d'important et d'essentiel
dans la religion; que ni chez les uns ni chez les
autres il n'y a aucune erreur fondamentale, ni
aucun acte idolâtre ou défendu de Dieu ; que les
questions qui les séparent ne sont point essen-
CHAPITRE Vil 1 15
tielles à la foi, ni nécessaires pour le salut; (|u'ils
doivent ainsi se supporter les uns les autres...
que les dilTérences qui les séparent ne doivent
point les empêcher de se regarder tous comme
frères, d'assister aux assemblées les uns des au-
tres, de communier les uns chez les autres, en
un mot de composer tous ensemble une seule
communion ecclésiastique.
» Pour ce qui regarde la manière de réunir
les deux parties, nous n'estimons pas qu'on
puisse le faire par des contestations et par des
disputes. Cette voie serait infinie; persoiine ne
veut céder, et les disputes aigrissent les esprits
plutôt que de les adoucir. Il vaut beaucoup
mieux selon nous faire cesser toutes les disputes
sur les questions qui nous divisent, ne parler
jamais de ces matières qu'avec modération et
douceur, s'attacher surtout à faire voir que ces
questions sont peu importantes et au reste sans
entrer là dedans ouvrir notre sein à ceux de nos
firères qui voudront venir à nous et aller nous-
mêmes à eux quand ils voudront nous recevoir. . . .
> C'est aussi sur ce fondement que notre
Eglise a toujours agi. Toutes les fois qu'on l'a
consultée, elle a répondu dans ce sens-là. Plu-
J.-A. TDRRETTIin 10
t»
ï d'entre nos doctems ont bit d«s tràn
<r que c'était U kor peasâ
I Ae^ personnes de b Cc^nfe^
--Umatns*: qa\ wubaitent de eomamnia' m
n«t- 3iiifr- ies recevons à bras oor-ols sa
..«i.'sr 73i:r. ut^vm- abjuration de leurs sedi
iiiii" ï r-ié aos^ veulent Fecercùr sons ]
. mms iioinmes tout dis^HeiÉs
^ Ef:lises. Nous pouroo
»bAic rr^i&îr ;iti iitf goi fera connaître à voir
~ saàèrée et pacifH|u« di
, toe faejjues partiniliere 4
4f>oi.>o^ xfaul demandé,]] T]
nt^i-ins^ iiûjiTï^ t aarmssiiœ de communia
. -i ins\T> !. r'ï-jï- » a TOOL à'tm de kon
-vo^uc. iiic fm n>nvDi]&éie
ônmu SDaninK-
GHAPITRB Yn 147
ainsi que dans notre ville fut fondée l'Eglise lu-
thérienne.
Le roi de Prusse répondit en ces termes à la
lettre précédente :
« Nous approuvons entièrement les pensées
où vous êtes et dont vous nous avez fait part
au sujet de la réunion ; elles sont parfaitement
conformes à celles que nous avons suivies jus-
qu'ici nous-mêmes. Mais ce qui nous agrée le
plus, c'est cette piété accompagnée de pru-
dence qui a fait qu'en témoignant de souhaiter
la paix et l'union des protestants, vous avez
aussi employé fort à propos les moyens les
plus propres pour y parvenir, en ôtant, à
l'exemple de l'Eglise de Bâle, ce qu'il y avait
chez vous qui pouvait apporter le plus d'obstacle
à l'union des Eglises évangéhques ; de sorte que
vous avez, s'il faut ainsi dire, renversé la mu-
raille de séparation qui était entre elles; vous
nous ferez un très grand plaisir, et ce sera une
chose très utile pour le succès de l'affaire si, non
seulement vous travaillez selon votre prudence
et votre piété ordinaire à avancer ce bon des-
sein, à mesure que les occasions s'en présente-
ront, mais si vous voulez bien encore entrer en
U8 CHAPITRE VU
conférence avec notre évêque et nos aatres théo-
logiens sur la manière dont il faudrait s'y pren-
dre, et vous communiquer réciproquement les
pensées que vous pourrez avoir là-dessus. »
Nous avons vu que Turrettini composa un ou-
vrage sur la réunion des protestants. A l'occa-
sion de cet écrit, le duc de Saxe, Frédéric, lui
envoya ces lignes :
« Gomme la défense de la religion chrétienne
faite avec une grande érudition me cause beau-
coup de joye et que l'humanité dont se ressen-
tent à Genève les domestiques de ma foy m'est
particulièrement agréable ainsi je ne manqueray
pas de témoigner dans la suite ma bonne volonté
aux protestants de la religion réformée dans ma
cour et partout ailleurs, et d'engager tous mes
ministres et professeurs à la débonnaireté chré-
tienne et aux offices de charité mutuelle. Puis-
que vous m'avez aussi encouragé pour l'avance-
ment de l'union entre les protestants, vous pouvez
être persuadé que j'ai contribué à tout ce qui a
été concerté d'une manière conforme aux con-
stitutions de l'empire contre les entreprises et
pratiques du clergé romain. Aussi je n'épargne-
rai à l'avenir ni argent ni peine comme un prince
CHAPITRE VII Ut)
patriote de l'empire le doit pour maintenir PKtat
protestant. »
Le zèle qui animait Turrettini au sujet do la
réunion, l'engagea à s'adresser aussi à ses arnis
de l'étranger, pour le seconder dans la tâche pa-
triotique qu'il s'était imposée.
Il écrivit entre autres à Jurieu la letlrt; sui-
vante :
« Monsieur et très honoré p<'Te,
» Si je ne vous fatigue pas souvent par incs
lettres, je ne laisse pas de conserver tout lu res-
pect imaginable pour vous; et je me flatte (jue
vous me conservez aussi cette même bonté et
cette même afl'ection dont vous m'avez donné
tant de marques. C'est dans cette pensée que
j'ai pris la liberté de temps en temps de vous
présenter quelques petites pièces que j'ai eu oc-
casion de publier. En voici une d'une nouvelle
espèce et dont le sujet ne vous déplaira pas,
puisque vous avez vous-même travaillé là-dessus
d'une manière très édifiante. Vous verrez dans
ce petit recueil combien le roi de Prusse a à
cœur ce grand ouvrage; je parle de la réunion
des protestants ; et avec quelle bonté il a répondu
150 CHAPITRE YII
à la lettre que notre> Compagnie lui avait écrite.
C'est ce qui me donna occasion dans notre so-
lennité académique où je devais parler en qua-
lité de recteur, de choisir cette matière et de
dire en peu de mots, et assez mal peut-être, ce
que vous aviez dit beaucoup plus au long et par-
faitement bien. Il ne faut pas se lasser, à ce que
je crois, de traiter ce sujet-là. Ce qui n'a pas
opéré dans un temps pourra opérer dans un
autre. Et les circonstances me paroissent si fa-
vorables pour y travailler aujourd'hui, que je
suis persuadé qu'on en viendrpit à bout, si les
puissances protestantes faisoient pour cela ce
qu'elles doivent. »
j
CHAPITRE VIII
Sm ouvrages. — Nubet Tettium.— Discours académiques.
Les Jeux séculaires. — Histoire ecclésiastique.
Dissertations. — Tlièses.
'3-e>
Donnons une rapide analyse des ouvrages de
Turrettini*, et signalons en première ligne le
Nuhes Testium, C'est à proprement parler un
ample recueil de témoignages tirés de TEcriture
sainte, des pères de TEglise, de quelques sy-
*■ Voici la liste exacte des écrits de Jean-Alphonse Tur-
rettini, dont nous donnons une analyse sommaire :
Orationes duae Inaugurales. L De Sacrarum Antiquita-
tum U8Û tnuUipUci atque praestantiâ. Anno 1697. IL De
ikeologo Veritatis et Faeis studioso. A. 170G.
OratUmes decem Rectorales. I. PanegyHca, in obitum Gu-
lidnU m, Magnae Briianniae Régis, A. 1702. IL De Sae-
eulo XVII, Erudito, et hodiemis Literarum periculis. A.
152 CHAPITRE Vni
nodes et des plus célèbres théologiens, pour faire
connaître jusqu'où l'on doit pousser la tolérance
en matière de religion, et particulièrement quelle
réserve on doit garder sur les questions de la
prédesiinatio7i et de la grâce. Cette vaste disser-
tation est partagée en dix chapitres : Fauteur y
définit ce qu'il faut entendre par articles fonda-
1708. 111. De studtis emendandis et promavendis. A. 1704. IV.
De scientiarum vanitate et praestantiâ, Â. 1705. V. De eru-
ditionis et Pietatis nexu. A. 1706. VI. De eomponendis Pro-
iestantium dissidiis. A. 1707. Vil. De variis Christianae
Doctrinae fatis, A. 1708. VIII. De affeetibtis a Vert studio
abducentibus. A. 1709 IX. Vatum propace Europae. A. 1710.
X. De aduUerati Chriatianismi cousis et remediis. A. 1711.
Toutes ces pièces ont été rassemblées dans on volume»
à Genève, 1737, in-quarto. Des deux autres imprimés en
même temps, le premier contient:
I. Cogitationes de variis Theotogiae capitibus. IL Cogita-
iiones de ReUgioneMLCogitationes de Controcersiis, de Sensu
communia de Superstiiionibus, etc. IV. Solutio quoestioniSy
Utrùm àvuarara. seu Contradictoria, propriè loquendo
credi possint? V. Dissertatianes de Tkeologia naturale,
Duodecim.
Dans l'autre volume on trouve :
I. Dissertationes de Veritate Bdigîonis Juda^lccte et Chris-
tianae» Sedeeim. U. Dissertationes Theologieae quatuor. De
Christo audiendo. De ariiculis fundamentalibus. De I^rrho-
nismo Pontificio. De commodis temporalibus Pietatis.
CHAPITRE Vin 153
mentaux et non fondamentaux, prouve que
l'Ecriture elle-même établit la distinction dont
il s'agit et y réfute aussi les fausses notions
qu'on a sur les articles essentiels, se servant des
mêmes arguments par lesquels il avait combattu
l'opinion de Bionens, controverse dont nous
avons déjà parlé. Turrettini dédia le Nuhes Tes-
Les écrits imprimés a part sont :
De ludis sœctdaribus Academiccte qœstiones, 1701.
Thèses sur différetiis sujets.
CommetUaire sur les épitres de saint Paul aux Thesso'
Umiciens et aux Romains.
Nubes Testium pro moderato et pacifico de rébus theoïo-
gicis judicio et instituenda inter Protestantes coneordia.
Cum praemissa disqiiisitione de Articulis fundantentalibus.
In-quarto, 1719.
Défense delà Dissertation sur les articles fondamentaux,
contre M. de Bionens.
Sermons. Sur la Charité, 1696. — Sur le Jitbtlé de la ré-
formation de Zurich, 1719. — Sur les Inconvénients du jeu,
1727. — Sur le Jubilé de la réformation de Genève, 1728.
— Sur le Jubilé de la réformation de Berne, ITM. — Sur
la loi de la liberté. 1734.
Historiccte Ecclesiasticae. Compendium, a Christo nato
usque ad ànnum 1700. In-8, 1734.
Quelques lettres publiées dans les journaux, plusieurs
manuscrits inédits, ainsi que des sermons et des thèses
dont la publication serait intéressante.
i54 CHAPITRE YIU
tium à l'archevêque de Cantorbury, qui venait
d'écrire lui-même deux belles lettres sur le
même sujet. L'auteur en travaillant ainsi ne se
flattait pas de voir réussir son projet de réunion
des protestants, mais il croyait qu'il était tou-
jours bon d'en jeter les fondements et d'en apla-
nir les difficultés.
Outre le discours inaugural sur la mort du roi
Guillaume et celui sur les bienfaits apportés par
les sciences, discours dont nous avons parlé lors
du professorat de Turrettini, nous devons men-
tionner d'autres harangues, par exemple celle
sur l'attachement qu'un théologien doit avoir
pour la vérité et pour la paix, — celle sur le
XVII® siècle, — celle sur la vanité des sciences
et leur beauté, — celle sur l'union de la science
et de la foi, — et sur la fusion des deux grandes
tendances protestantes. — Citons encore sa ha-
rangue sur les causes qui nous éloignent de la
vraie science, ses Vœux pour la paix de l'Europe.
Toutes ces harangues ont été rassemblées et
imprimées à Genève. Nous avons remarqué
dans chacune d'elles un grand fonds d'érudition,
soit que l'auteur veuille plonger dans le passé
afin d'en tirer des preuves pour l'opinion qu'il
CUAPITRK Vlil 15ri
soutient, soit qu'il veuille démontrer quelle est
l'utilité des sciences et quelle est la méthode
qu'on doit suivre pour les étudier avec fruit.
Dans d'autres, il indique quels sont les progrès
qui ont été accomplis par la réforme, et com-
ment on doit les continuer; ou bien, usant d'une
critique fine et serrée, il remet à leur véritable
place tous les faits qui ont été dénaturés par la
tradition; ou bien encore il cherche à établir
les points principaux des vérités chrétiennes
sur lesquelles calvinistes et luthériens pour-
raient se tendre une main conciliatrice. Ailleurs
enfin, cherchant à indiquer quelles sont les
causes qui éloignent du chri^anisme, il expose
la véritable notion de l'Evangile et en profite
pour ra\âver la foi de ses lecteurs.
Disons d'une manière générale que toutes ces
harangues sont dignes de leur auteur : on y voit
partout régner l'ordre, le jugement, la précision,
une grande netteté d'idées et un style pur, aisé
et coulant, une certaine aménité qui attire et
fait souhaiter d'avoir un plus grand nombre de
pièces de la même plume.
Banasge appréciait en ces termes un des dis-
cours de Turrettini :
156 CHAPITRE vm
«L J'ai enfin reçu votre Saeculum XVII; }e vous
dirai, sans avoir d'autre dessein que de vous
exprimer ma pensée, que j'en ai esté charmé.
Je ne puis comprendre comment on peut ren-
fermer tant de choses et si hien digérées dans
une matière sur laquelle il serait aisé de faire
des volumes et qui en demanderait de gros. Vous
les dites hien, et les mettez dans cinq ou six
feuilles. Le jugement que vous portez est tou-
jours vray, et plût à Dieu qu'on profilât enfin
des censures que vous faites et des conseils que
vous donnez : alors le siècle présent vaudrait
mieux que le passé et mériterait un nouveau
Turrettini pour faire son éloge. »
Werenfels lui écrivit .aussi en ces termes :
« J'ai lu avidement vos discours aussitôt après
réception, et je l'ai fait avec un plaisir aussi
grand, sinon plus grand, que pour toutes vos
productions antérieures. Vous avez choisi de
très heaux sujets, et vous les traitez avec une
élégance, une érudition, une perspicacité et, ce
qui vaut pour moi plus que tout le reste, avec
un jugement et une prudence tels qu'on ne peut
rien désirer de plus parfait en ce genre. »
Turrettini avait dédié un de ses discours à
CHAPITRE VIII 167
Werenfels; aussi ce dernier ajoute-t-il à l'ex-
pression de son admiration pour les mérites de
son ami celle de sa gratitude pour cette nouvelle
preuve d'affection.
« Ainsi, dit-il, il ne vous suffit pas de m'aimer
bien plus que je n'en suis digne, vous voulez
que cela soit connu du monde lettré dans toute
son étendue, ainsi que de nos derniers neveux.
C'est, en effet, dans ce but que vous placez mon
nom en tête de l'un de vos remarquables dis-
cours, et vous le faites en des termes qui respi-
rent une telle affection pour moi, que je puis
dire que jamais il m'est arrivé une chose plus
douce. »
La publication que Turrettini fit de ses Jcmoc
séculaires montra quelle profonde connaissance
il possédait de l'antiquité. Il passe, en effet, en
revue l'origine des jeux séculaires, corroborant
son témoignage par celui de Varron, Valère,
Maxime, Zosime; il nous initie ensuite à toutes
les cérémonies qu'on observait dans ces jeux et
les raisons de ces cérémonies; puis il se pose la
question de savoir quel est le temps qui s'écou-
lait d'un jeu séculaire à l'autre, si c'était un
siècle ou bien cent dix ans, et termine son sujet
158 CHAPITRE VIII
en examinant les jubilés que célèbre TEglise
catholique.
A Poccasion de Fenvoi qu'il fit à M. de Fon-
tenelle de son étude sur les Jeux séculaires ^
celui-ci lui écrivit ces lignes :
« Je vous avoue que ma vanité a été bien sen-
siblement flattée de l'honneur que vous m'avez
fait de vous souvenir de moi après un si long^
temps, et l'ouvrage dont vous avez eu la bonté
de me faire part m'a encore mieux fait sentir
combien il est glorieux d'être dans la mémoire
d'un homme tel que vous. J'ai trouvé dans vos
Jeux séculaires toute l'érudition possible, avec
une clarté et un ordre dont l'érudition profonde
n'est pas souvent accompagnée. On a depuis peu
établi ici, ou du moins beaucoup augmenté, une
académie des médailles et des inscriptions, qui
comprend proprement toute l'érudition ancienne
et moderne. Je m'y ferai honneur du livre que
j'ai reçu, et vous attirerai certainement des
louanges qui vaudront mieux que les miennes, u^
Bien avant le jour qui vit sortir de presse
VHistoire ecclésiastique et la Théologie naturelle
de Turrettini, le public littéraire escomptait la
satisfaction qu'il éprouverait à la lecture de ces
CHAPITRE VIII 459
ouvrages en s'en entretenant d'avance. Les Nou-
velles littéraires^, gazette qui se publiait, comme
on le sait, à la Haye et qui contenait ce qui se
passait de plus considérable dans la république
des lettres, disait le 8 juin 1715 :
« Le grand ouvrage de M. Turretin qui doit
renfermer l'histoire ecclésiastique est attendu
avec impatience. Il y travaille avec une assiduité
qui promet beaucoup. On connaît la vaste éru-
dition de ce savant; elle paraîtra surtout dans
le dessein qu'il a entrepris d'exécuter. Il n'a en-
core pu se résoudre à publier sa Théologie na-
turelle, qu'il regarde comme imparfaite; il veut
y faire beaucoup de corrections et de change-
ments avant que de la mettre au jour, quelmies
instances qu'on lui fasse pour l'obliger à satis-
faire l'empressement du public. »
L'abbé Bignon joignit ses sollicitations à celles
de l'abbé de Longuerue pour demander à Tur-
rettini la publication de son Histoire ecclésias-
tique.
^ J'avais déjà lu la plus grande partie des dis-
cours qui composent le recueil que me présenta
* Tom. I, pag. 289.
ŒUnS TU
Lier M. votre parent, et par conEé.3QeDt ce n'est
pu d'aujourd'hui que je doDoe à votre sfjToir
et à votre érudition les éloges qui lui sont deus.
Mais vous devra être accoutumé à recevoir des
applaudissements. Cependant, goelt^ue bien fon-
dés qu'ils soreot, je sooboiterois de tout mwi
ctpur que votre santé vous pennît d'en mériter
de Douveaux par des ouvrages plus conadén-
}<ie£ ; tel seroît, par exemple, l'iftsfotre eedèxim-
tique que vous avec promise. Quoique depuis
qnelfoes aèdes plusieurs savants se s<Hent
aCji:iiés k la mettre dans tout son jour, il me
lariiR neastmoins qu'on pourroit encore y ùire
.TfiiouveJiesdérourertes et y réformer beaucoup
.1:- oi)iti>i9 qui n'ont pas élé assez examinées
•ïs;»».";- ireaent. rf je ne doute pas que dans un
•rf'^u .y:^Tap^ v.iBs ne soutinssiez parfaitement
CHAPITRE VIII IGl
Et plus loin :
c C'est ce qui m'a engagé à vous exhorter de
travailler sur VHistoire ecclésiastique. Il est na-
turel de souhaiter que la réputation de nos amis
s'augmente tous les jours de plus en plus, et je
ne doute pas qu'un ouvrage de la nature de celui
que vous méditez ne vous fasse beaucoup d'hon-
neur auprès des connaisseurs^. :»
VHistoire ecclésiastique est, sans contredit, le
meilleur des ouvrages de Turrettini. Il l'avait
composé pour le dicter à ses: étudiants. Un de
ses contemporains s'exprime en ces termes à ce
sujet :
« Il expliquait de vive voix chaque article avec
une juste étendue, il apportait les autorités et
les preuves originales, tirées de son grand cours.
Sa manière d'enseigner était nette, agréable,
intéressante. Il semblait même qu'on apprît de
lui ce qu'on savait déjà, parce qu'on l'apprenait
d'une manière plus distincte et plus sûre. Son
auditoire n'était pas seulement composé d'étu-
diants, il y avait des gens de lettres de tout
ordre qui prenaient plaisir à aller l'entendre. »
* Paris, 14 mars 1714.
J.-A. TURRETTINI 11
Tout k nnoAeeet iiesmà ^oDrtreirw im
cet oavnge m ffwi jH^ment. ra: lauisu'
nuM flJéleii. Tool r «a clair, hier iie. a â'un?
IMiDil<> fort pure. — Laottiiir divêç sou ouvraft
nt quinw sections :
f* nnie In iH^urseorade h
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S«M# «F nNisnt aiiv doctrines éTangélhjDes. U
ci9^>*meaKitoti nous transporte en Aiçletwre
•I Pit CMMw « ttow indi<7ue les idées nourdlc^
I de ces deux pars; pois il
irH BOUS ramène en France, nous
"-— '■^" que Je clergé fail anï
mUème section
CHAPITRE VIII 163
nent la fondation des ordres religieux et de la
Société des jésuites, les discussions sur la pré-
destination et la grâce, les troubles des anabap-
tistes et le drame tragique de Munster.
Les disputes entre les luthériens et les réfor-
més, la séparation des Eglises de l'Angleterre
en congrégations épiscopales et presbytériennes,
forment trois autres chapitres ; un aperçu sur
les antitrinitaires et les juifs terminent la pre-
mière partie.
Vient ensuite la seconde qui contient quinze
chapitres. L'auteur y traite successivement dans
les cinq premiers : les dissensions entre l'Eglise
anglicane et le pape Paul V, la ligue contre Ja-
ques P»", l'assassinat d'Henri IV, les questions
arminiennes, les révoltes en Angleterre sous
Charles P"^ et après la mort de ce prince. Cinq
autres chapitres sont consacrés au jansénisme,
aux vexations infligées aux protestants, aux
troubles survenus en Angleterre sous le règne
de Jaques II et de Guillaume, au quiétisme et
aux dissensions entre l'Eglise gallicane et la
curie romaine. Enfin les cinq derniers chapitres
retracent les efforts tentés pour la réunion des
protestants, l'état de l'Eglise grecque, celui des
164 CHAPITRE Yin
juifs et les idées philosophiques de Descartes et
de Gassendi.
D'une manière générale, nous dirons que
notre auteur, fidèle aux promesses qpiMl fait dans
la préface de son Histoire ecclésiastique y traite
tous les sujets qu'aborde sa vaste érudition avec
une impartialité reconnue, se plaisant à corro-
borer ses témoignages par des faits.
Ayant reçu VHistoire ecclésiastique de Turret-
tini, Polier, en le remerciant de ce nouveau
témoignage d'affection, lui dit en quelques mots
son avis sur cette œuvre nouvelle.
« Il ne m'appartient pas d'y faire d'autres re-
marques que celles que fera tout lecteur attentif,
qui consistent à en admirer la précision, la jus-
tesse, le choix, la méthode aussi bien que la
clarté, la pureté du style et, si j'ose m'exprimer
ainsi, la simplicité avec laquelle tout y est écrit.
» Vous avez su sans doute que l'académie de
Lausanne avait obtenu de Leurs Excellences, il
n'y a pas longtemps, que M. de Bochat, profes-
seur en droit et en histoire, donnerait quelques
heures d'enseignement par semaine aux étu-
diants de théologie. M. le professeur avait d'a-
bord choisi pour texte de ses leçons VHistoire
CHAPITRE VIII U)5
ecclésiastique de Lampe, parce que votre abrégé
ne paraissait pas encore; mais je ne doute pas
qu'il ne le substitue dans peu à Vautre. »
Pour l'envoi du môme volume, Rosset le re-
mercie en appelant de tous ses vœux la publica-
tion complète de Thistoire dont il ne donnait
qu'un abrégé.
V Histoire ecclésiastique de Turretlini, dont
nous avons fait l'analyse, ne fut livrée à l'im-
pression qu'en 4733. C'est alors qu'il consentit
à la donner au public sous la forme de deux
tomes in-octavo dont il fit accepter la dédicace
au prince Frédéric de Hesse Cassel, qui était
alors à Genève pour y faire ses études en com-
pagnie du colonel Donop, son précepteur.
« Je prends la liberté, écrit Turrettini à M. le
baron de Stain, ministre d'Etat de sa Majesté le
roi de Suède, landgrave de Hesse et père du
jeune prince, je prends la liberté de vous en-
voyer un Abrégé d'Histoire ecclésiastique qu'on
' m'a engagé malgré moi de mettre au jour. Vous
y trouverez les mêmes principes qui ne vous
ont pas déplu dans les autres bagatelles que
j'avais publiées, c'est-à-dire beaucoup d'amour
pour la vérité et pour la paix. Ces sentiments se
166 CHAPITRE VIII
répandraient aisément, monsieur, s'il y avait
dans les cours des princes beaucoup de per-
sonnes qui vous ressemblassent. Mais que direz-
vous, monsieur, de la liberté que j'ai prise de
dédier ce petit ouvrage à son Altesse sérénissime
le prince Frédéric. Elle serait inexcusable sans
l'extrême bonté de ce prince et sans l'accueil
obligeant qu'il fait chaque jour aux gens de
lettres et à moi en particulier. On ne saurait
dire trop de bien de cet aimable prince. On ne
peut pas avoir plus d'esprit, plus de pénétration,
ni plus de succès et de grâce dans tous ses
exercices. J'ai eu l'honneur d'assister plusieurs '
fois à ses leçons entre autres à celles de droit
naturel. Mais je puis vous assurer, monsieur,
que j'ai été charmé des connaissances qu'il a
acquises et de la manière aisée et naturelle dont
il sait les développer. Ses progrès certainement
sont beaucoup au delà de son âge, et si Dieu le
conserve, ce sera un des princes les plus accom-
plis qu'il y ait eu depuis bien longtemps. >»
Turrettini faisait pour le prince et le colonel
de Donop les frais d'amabilité qu'il faisait d'ail-
leurs pour tous les étrangers de distinction en
séjour dans notre ville. Aussi lorsque les dissen-
CHAPITHE VIII ll>7
riles qui divisèrent et agitèrent la popu-
geoevoise en 1734 forcèrent le prini.e et
^pteur à se retirer à Rolle ils écrivirent
RttiDÎ tous les regrets qu'ils épiouvaient
^us pouvoir jouir des ressources intellec-
b que leur procurait sa société et celle de
is,
s manières douces, polies et obligeantes,
&it M. de Donop, avec lesquelles il a été
k (en parlant du prince) faisaient un elïet
rveilleux sur son esprit et rencourageaient
^ueoup pour le reste de ses études afin de se
fcodre capable de figurer dans une compagnie
I .ssi respectable. >
Et ailleurs :
< le ferai toute mon application k cultiver
Jans son cœur les bons principes qu'il a pris
parmi vous. J'espère qu'il pourra toujours se
faire honneur d'avoir appartenu h une société
où rëgoe la piété, la vertu, l'amour des sciences
et tout ce qu'il fallait pour former son cœur et
Bon esprit... *
Turrettini a eu l'ennui de voir son Histoire
ecclésiastique contrefaite. Cet ouvrage apocry-
phe parut sous ce titre : De Sacrœ Scripturœ
mil I iiii III Maiioai..TraraaM~vtBanxai.f:h
m ^Btrr iMMac- uw. tfiM-T-«wn Etfpotitet» ^
tÛMRiv- rt-vfai- tmrrpreiaitar' sacn >em-
nr-r ^retMnir' aaur-tam: ^uatm Jamua ii-
jinmM JB "^iH. -tTTÎ). Jttnn. oinu-' &eweMBS»
J iiM g-. tri ^ TjBeofomf. Sm: Sar- ,h(.
'— *— — jfiiii JT^ r -^i-ir-dirt : TTsiiè K
i. j'.thï; mxDîfr: :: misrpreie: !"EaTtDrf sainlï
r-.- ^ T>£czîia x. uei- lausî^ef uypotnese ôr pin-
SÊSOT: JëJiAJi - gji ï îri: 1^ ^ ^. Turreun. pïs-
KTT -î: ETOîessar s iBeoiûfaf e: et nistoire
^.-n-fs^suno: 1 rwSi^vt I. &nrar iuec ialic tire
a'î^uiitT iti. i: Êvor .iamair ii: il prosf lie Turret-
îiu. î:l^I^ S: i«i=?^ pTenàTt i. imt -ieiublBble so-
jiercuîrtt -^ ^mcï ce seul momsin gn'ii em fié
■xfaatK t -=nr: tr ôr dîner ui tei liTre. 1^
it:iii.TTiii Bryir Q£ TS ouTape à?vrah snffire pour
CHAPITRE Vm 169
libraire dans son avertissement au lecteur que
l'ouvrage n'est pas ah omni parte heatum et on
a soin de rejeter la faute sur les copistes et les
imprimeurs.
La. vérité est que Tui'rettini fit à Genève,
dix-huit ans auparavant, des leçons publique»
sur la manière de bien interpréter l'Ecriture
sainte. Il y fut engagé par la sollicitation de
quelques amis qui souhaitaient surtout qu'il
examinât le nouveau système proprosé par
feu M. Gousset dans ses commentaires sur la
langue hébraïque publiés en 1702. Or, ce n'é-
taient pas les étudiants seuls qui assistaient aux
leçons de Turrettini; des personnes de toute
vocation, des notabilités en passage y étaient
admises. Il est donc facile de supposer que des
auditeurs, écrivant comme ils pouvaient à me-
sure qu'ils entendaient leur professeur, ou au-
tant que leur mémoire y suppléait, les leçons
dont il s'agit, furent les auteurs de ces texte»
difiFormes et la cause du mauvais tour joué à
Turrettini. Ce dernier désavoua entièrement
cette édition dans la Gazette littéraire^ alors pu-
bliée à Genève et il eût été bon que ce désaveu
parût aussi dans les gazettes de Hollande pour
i •
f
*
CHAPITRE Vin 171
tendent que le diable prit la figure de Samuel.
Les autres enfin soutiennent que tout se fit par
les artifices de cette femme qui n'était autre
qu'une nécromancienne. Rejetant l'un et l'autre
la première de ces opinions, Buddeus adopta la
seconde tandis que Turrettini se déclara pour la
ijernière.
Buddeus composa une dissertation ^ sous forme
de lettre pour combattre Turrettini.
Malgré leur divergence d'opinions, le profes-
seur allemand et le théologien genevois conve-
naient ensemble que le diable, ni aucun autre
esprit maîin, ne sauraient faire de vrais miracles,
c'est-à-dire quelque chose qui renverse ou
change l'ordre des lois de la nature. Mais Bud-
deus soutenait qu'ils peuvent produire des cho-
ses merveilleuses, c'est-à-dire par la direction
ou la combinaison des causes naturelles ou de
quelque autre manière, faire des actes qui sont
au-dessus des forces humaines, et que le diable
* Dissertation en forme de lettre de M. Buddeus,
professeur en théologie à léna pour servir de défense
modeste contre les objections de M. Turrettini, pro-
fesseur en théologie à Genève au sujet de la Pythonisse
d'Endor. 1727.
172 CHAPITRE VIII
peut créer des spectres et des fantômes; con-
naissant des choses cachées^ que nous ignorons^
ils prévoient et peuvent découvrir aux autres
certaines choses à venir dont la connaissance
est fort au-dessus des forces de l'esprit humain.
Buddeus rassurait d'ailleurs Turrettini sur les
fins de son système, affirmant que la faculté di-
vinatoire concédée par lui aux esprits ne dimi-
nuait en rien la force des preuves qu'on tire, en
faveur de la religion chrétienne, des miracles
de Jésus-Christ et de ses apôtres ; car on a des
marques incontestables auxquelles on peut dis-
cerner les vrais miracles d'avec les prestiges
des génies infernaux. Il ne faut que voir s'il y
a dans un miracle quelque chose qui renverse
ou qui change les lois de la nature; du moment
qu'il parait tel, Dieu seul en est l'auteur.
Voici ce que Turrettini écrivit à Graf au sujet
de la dissertation de Buddeus :
« J'ai encore à vous remercier, monsieur, de
la lettre très obligeante que vous m'écrivîtes il
y a quelques mois, et à laquelle était jointe la
dissertation de M. Buddeus sur la Pythonisse
d'Endor. Quoique ce célèbre théologien pense
autrement que moi sur cette matière et qu'il
CHAPITRE YUI 173
réfute mon sentiment, il le fait avec tant d'hon-
nêteté et de civilité que je regarde une telle ré-
futation, venant d'un si grand homme, comme
m'étant fort honorable, et j'en fais même plus
de cas que de l'approbation de bien d'autres
personnes. Pour ce qui est de la chose même,
quoique les raisons de M. Buddeus ne m'aient
point ébranlé, je ne voudrais pourtant pas dé-
fendre avec chaleur l'explication que je donne
à l'histoire dont il s'agit, comme si la dispute
était de la dernière conséquence. Les raisons de
part et d'autres ont été suffisamment exposées ;
c'est à chacun à en juger comme il l'entendra.
On ne saurait douter qu'il y a des esprits mahns
et des esprits qui ne sont ni oisifs, ni destitués
de pouvoir, puisque l'Ecriture sainte nous l'en-
seigne. Cependant je n'oserais leur attribuer de
vrais miracles et en cela M. Buddeus est d'ac-
cord avec moi. Or je ne puis que mettre au rang
des miracles et la prédiction de l'avenir et la
production des spectres, c'est-à-dire de corps
subtiles à la vérité, mais du reste semblables aux
nôtres et qui, ressemblant parfaitement aux
morts pour la figure et l'extérieur, sont animés
par l'esprit malin qui les a produits : deux choses
174 CHAPITBE YIII
néanmoins qu'on accorde à la Pythonisse d'En*
dor, ou du moins au diable qui l'inspirait, selon
l'opinion commune que M. Buddeus soutient. Je
me souviens que dans mon enfance on me faisait
bien des contes sur les spectres, aussi bien que
sur les sorciers, sur les morts qui revenaient,,
sur les esprits qui demeuraient constamment
dans certaines maisons et autres choses sembla-
bles. Je gobais avidement ces récits, à la manière
des enfants qui aiment beaucoup le merveilleux.
Mais depuis que j'ai eu l'usage de la raison et
que j'ai goûté les principes de la philosophie,
j'ai trouvé que tout cela n'était que de vains
épouvantails. Bien plus : depuis quarante ou
cinquante ans, plus ou moins, ces fantômes ont
disparu, non seulement chez nous, mais encore
dans un grand nombre d'autres pays du monde
où l'on cultive les lettres, de sorte qu'à l'heure
qu'il est, on n'entend plus parler de rien de
semblable ou du moins personne n'y ajoute foi.
Preuve évidente que ce n'étaient que des songe»
d'une imagination blessée ou de quelques esprits
crédules, de purs restes de paganisme et de pa--
pisme qui n'avaient d'autre fondement que des
bruits vagues et des préjugés, mais qui n'ont pu
CHAPITRE VIII \'Tf
* «nir contre les lumières d'une meilleure philo-
• iphie. Je vous dis cela en passant et par ocra-
lon, de peur que vous ou M. Buddeus ne m'ac-
asiez d'opiniâtreté, en ce que je ne saurais en-
jve souscrire à votre opinion ^ y*
Turrettini composa également des disscrta-
ons latines qui furent très admirées. La gran-
eur et la justesse des pensées sont soutenues
^»ar un style élégant, clair, et plein d'énergie; ce
jui est le caractère de la vraie éloquence. M. de
Fontenelle écrivait à Vernet que Turrettini était
un excellent génie qui faisait honneur, non seu-
lement à notre ville et à notre académie, mais
encore à la république des lettres.
D'ailleurs le siècle où vivait Turrettini deman-
dait beaucoup de précision et de clarté dans les
idées, beaucoup de variété et de netteté dans les
expressions; car, il ne faut pas le dissimuler, le
XVIIP siècle est un des plus remarquables dans
le domaine des lettres et de la philosophie, et
les dissertations de notre auteur sont appro-
priées au génie de son époque.
Après les dissertations, les thèses. D'une ma-
' Genève, ce 30 août 1728.
CHAPITRE VIII 177
dire de quelques critiques, se lança trop dans la
paraphrase*.
A Toccasion de ces thèses, Turreltini reçut de
Yernet qui était alors à Paris une lettre des plus
gracieuses :
€ J'ai encore un nouveau livre à vous envoyer
qui est un mémoire de l'abbé de Saint-Pierre,
pour diminuer le nombre des procès. L'auteur
lui-même me chargea de vous en faire présent
de sa part pour vous témoigner de sa considéra-
tion après la lecture de vos thèses dont il fait un
très grand cas. Je lui ai promis d'en faire venir
un exemplaire pour lui. Vous voyez bien que
vous ne serez pas quitte à moins de lui rendre
honnêteté pour honnêteté. Souvenez-vous, je
vous prie, de profiter pour cela de la première
occasion, et ayez la bonté d'y joindre la thèse :
Pro veritate Religionis Judaicœ qui me manque.
Au sortir des mains de cet abbé, votre ouvrage
passera dans celles de M. de Fontenelle qui le
souhaite. J'ai beaucoup de grâces à vous rendre
de l'approbation que vous donnez au dessein que
j'ai formé de le traduire. On ne saurait mieux
• Voy. le Nouvelliste smase^ Neuchâtel, 1749, pag.227,
J.-A. TURRETTINI 12
178 CHAPITRE Vin
réussir qu'en travaillant d'après les grands mo-
dèles. J'ai d'ailleurs trop d'intérêt à être bon co-
piste, et l'on pourrait m'appliquer ce qu'un con-
naisseur a dit un jour à M. Boulogne, le peintre,
qui réussissait à faire d'excellentes copies de ta-
bleaux qu'il voulait faire passer pour des origi-
naux du Gorrège : « Faites toujours des Gorrège,
i> lui dit-on, mais ne faites jamais des Boulogne^. »
Quant aux thèses sur la liberté, Turrettini les
ramène à douze chefs principaux. 1^ Notre propre
sentiment qui nous fournit la conviction de la
liberté. 2® Sans liberté les hommes seraient de
purs automates. S» Les idées de vertu et de vice,
de louange et de blâme qui nous sont naturelles
ne signifieraient rien. 4® Un bienfait ne serait
pas plus digne de reconnaissance que le feu qui
nous échauffe. S» Tout devient nécessaire ou im-
possible. Ge qui n'est pas arrivé ne pourrait ar-
river. Ainsi tous les projets sont inutiles, toutes
les règles de la prudence sont fausses. 6^ D'où
viennent les remords de la conscience, et qu'ai-
je à me reprocher si j'ai fait ce que je ne pouvais
éviter de faire? 7» Qu'est-ce qu'un poète, un
* Archives de la famille Turrettini. Lettres de Vemet.
CHAPITRE VIII 179
historien, un conquérant, un sage législateur?
Ce sont des gens qui ne pouvaient agir autre-
ment qu'ils ont fait. S^ Pourquoi punir les cri-
minels et récompenser les gens de bien? Les
plus grands scélérats sont des victimes inno-
centes qu'on immole s'il n'y a point de liberté.
9® A quoi attribuer la cause du péché, sinon à
Dieu? Que devient la religion avec tous ses de-
voirs? 40» A qui Dieu donne-t-il des lois, fait-il
des promesses et des menaces, prépare-t-il des
peines et des récompenses? A de pures ma-
chines, incapables de choix? Il» S'il n'y a point
de hberté, d'où en avons-nous l'idée? Il est
étrange que des causes nécessaires nous aient
conduits à douter de leur propre nécessité.
i2^ Enfin les fatalistes ne sauraient se formali-
ser de quoi que ce soit qu'on leur dit, et de ce
qu'on leur fait.
A l'occasion de cette thèse, son ami Polier, se
demandant où Ton pourrait trouver plus de
clarté, plus de sohdité, plus de précision, plus
de lumière, ajoutait: c Tout y porte, ce me
semble, sa conviction et sa démonstration avec
soi, et je crois qu'après l'avoir lue, toute per-
sonne raisonnable devrait avoir honte d'être
180 GHAPITBB Vllf
d'un sentiment contraire. J'en ai été, en mon
particulier, de plus en plus affermi dans la pleine
persuasion des vérités que vous y établissez, et
je ne puis que vous rendre mes plus vives ac-
tions de grâce de la satisfaction que j'ai ressentie
en la recevant de votre part^ en la lisant et en la
ruminant plus d'une fois. »
CHAPITRE IX
Turrettinl. — Suite de ses ouvrages.
Commentaire sur les épttres de saint Paul.
Pensées.
o-o
Turrettini composa un commentaire théori-
que et pratique sur les deux épîtres de saint
Paul aux Thessaloniciens*. Cet ouvrage ne pa-
rut qu'après sa mort, revu par Vernet, qui ne le
livra pas à l'impression avant de l'avoir soumis
à l'appréciation de quatre théologiens genevois.
C'est à proprement parler le résumé des leçons
faites par Turrettini en 1722, 1723 et 1724, et
que les auditeurs écrivaient à mesure qu'il par-
* Johannis Alphonsi Turrettini, Thedogi Genevensis
céléberrimiy Cammentarius Theoretico-Practicua in Epis*
tolas Divi Pauli ad Theaaalonicenses, Opus Posthumum^
182 CHAPITRE IX
lait. La copie sur laquelle on a imprimé cet ou-
vrage a été tirée des cahiers de quatre étudiants.
On se chargea de faire disparaître les fautes qui
s'étaient glissées par la négligence des copistes,
de changer la ponctuation souvent vicieuse, de
remplir le vide de quelques endroits défectueux,
mais on se garda bien de modifier le style fami-
lier dont l'auteur se servait en parlant à ses
élèves. En effet, Turrettini n'écrivait pas lui-
même tout ce qu'il disait, et, passé maître dans
l'art de l'improvisation, il se contentait de noter
les principaux chefs. Ayant les idées nettes et
possédant bien son sujet, il n'était nullement
obligé de jeter tout mot à mot sur le papier ; il
remplissait sur-le-champ le canevas qu'il avait
seulement tracé. Gela étant, il ne faut pas s'é-
tonner de la simplicité de son style dans l'ou-
vrage qui nous occupe, et de l'absence de ces
qualités littéraires qui distinguaient ses haran-
gues et ses panégyriques. Dans les leçons, il ne
s'agissait que d'instruire en éclairant les pas-
sages difficiles de l'Ecriture, et Ton pouvait se
passer des ornements qui conviennent à un dis-
cours étudié.
Avant d'entrer dans l'explication des épîtres,
CHAPITRE IX 183
i'âuteur parle de la ville de Thessalonique ; du
temps auquel saint Paul écrivit ses exhortations
aux fidèles qui s'y trouvaient. Puis il donne une
analyse générale des matières contenues dans
le texte sacré, et fait remarquer les parties les
plus importantes.
Sa méthode sur chaque chapitre en particu-
lier est de le parcourir d'abord tout entier en
faisant sur chaque verset les remarques néces-
saires, et en expliquant les expressions qui pa-
raissent obscures. Après cela, il donne une
courte analyse de tout le chapitre selon l'ordre
des matières. Mais souvent il s'étend sur cer-
tains points, soit de théologie, soit de morale.
C'est ainsi qu'il traite des dons miraculeux et de
la prophétie en particulier; de V éternité des
peines; de la félicité à venir; du péché contre le
Saint-Esprit; de la nécessité de Vexamen et des
règles qu'il y faut observer; de ïantéchrist; du
soin d'éviter une vie inquiète, curieuse et oisive;
des devoirs des pasteurs, de ceux des troupeaux;
de la vengeance, de la tolérance.
Donnons un aperçu de la manière dont Tur-
rettini procédait dans ses leçons. Nous consta-
terons l'absence de toute subtilité scolastique et
18i CHAPITRE IX
de tout vain étalage d'érudition, et nous verrons
que Tauteur, s'attachant au fond du sujet, ouvre
des vues nouvelles à ses élèves pour les mettre
en état de composer des sermons.
Voyons ce qu'il dit sur le verset 22 du cha-
pitre V de la première épître de saint Paul aux
Thessaloniciens : c Abstenez-vous de tout ce qui
a quelque apparence de mal. »
Ces paroles peuvent contenir deux sens. L'un
est : Abstenez-vous de toute sorte de mal, ou de
tout ce qui est mauvais ; l'autre : Abstenez-vous
de tout ce qui a quelque apparence de mal et
no^ pas seulement de tout ce qui est mauvais
en lui-même.
Le premier sens est, au jugement de Turret-
tini, celui qui s'accorde le mieux avec la suite
du discours. L'apôtre vient de dire : « Eprouvez
tout et retenez ce qui est bon ; » il ajoute main-
tenant qu'on doit au contraire rejeter et fuir
tout ce qui aura été trouvé mauvais après un
examen attentif. Ce précepte est très bien placé
ici, pour terminer et confirmer tous les précé-
dents. Saint Paul, dans le chapitre IV et dans
celui-ci, a condamné plusieurs vices; il finit par
une exhortation générale à s'abstenir de tout
CHAPITRE IX ihb
mal, de quelque nature et de quelque sorte qu*il
soit. Et certainement une des principales condi-
tions de l'obéissance qu'on doit à Dieu, c'est
qu'elle soit universelle, qu'on marche selon
tous les préceptes de Dieu, comme le dit l'Ecri-
ture en parlant de divers hommes pieux. En
vain s'abstiendrait-on de quelque péché et de
quelque vice en particulier, si l'on tombe dans
un autre par où l'on viole la loi et l'on ofTense
la majesté divine. C'est ce qu'enseigne saint
Jacques quand il dit : « Quiconque aura observé
toute la loi, s'il vient à pécher contre un seul
commandement, il est coupable, comme s'il les
avait tous violés. » Le passage est d'abord obs-
cur et paraît renfermer une proposition étrange.
Quoi? Est-ce que, pour avoir péché contre un
seul commandement, on peut être regardé
comme coupable de la violation des autres?
Mais ce n'est point là le sens de l'apôtre. Il veut
dire seulement que, lors môme qu'on observe
tous les autres commandements, on est trans-
gresseur de la loi. Il n'y a là au fond rien qui
soit particulier à la loi de Jésus-Christ : cela est
commun à toutes les lois, dans tous les Etats.
Une seule faute commise, une seule loi violée
i86 CHAPITRE IX
rend partout coupable et sujet à être puni. Les
hommes sont obligés d'obéir à Dieu, non seule-
ment par des actes extérieurs, mais encore par
un principe intérieur, par l'amour de Dieu et de
l'ordre^ par le respect et la crainte delà majesté
divine. Si l'on est véritablement dans de telles
dispositions, elles nous porteront à observer
non un seul précepte, mais tous également. Car
quiconque en viole un seul montre par là qu'il
manque de respect et d'amour envers Dieu, du
moins s'il pèche le sachant et le voulant, car ce
n'est que de tels pécheurs qu'il s'agit ici.
Plus loin Targumentation continue comme
suit : L'apôtre ne veut pas dire qu'on doive
s'abstenir des choses bonnes et ordonnées de
Dieu, parce qu'elles passent pour mauvaises
dans l'esprit des hommes aveuglés par l'erreur
et le vice. Ce serait se rendre esclave des opi-
nions pernicieuses qui régnent dans le monde.
La prédication de l'Evangile était scandale aux
Juifs et folie aux Grecs : ce faux jugement du
monde n'empêcha pas les apôtres de prêcher
l'Evangile. Les Juifs du temps de notre Seigneur
croyaient qu'il n'était pas permis de guérir
quelqu'un un jour de sabbat. Jésus-Christ ne
CHAPITRE IX 187
laissa pas pour cela d'opérer dans un tel jour
de pareils miracles, qui consistaient à faire du
bien aux hommes. La profession de l'Evangile
et le culte de Dieu selon la pureté de sa Parole
sont, au jugement de ceux de quelque autre re-
ligion, des choses mauvaises, qu'ils défendent
sévèrement, on ne doit pas pour cela s'en abs-
tenir.
Le sens du précepte n'est pas non plus qu'il
faille condamner et se défendre à soi-même,
sans examen, tout ce qui nous paraît mauvais,
ou par préjugé, ou par l'effet d'un vain scrupule,
ou de quelque mélancolie. La religion dégéné-
rerait ainsi en crainte frivole et superstitieuse.
Mais il faut restreindre cette maxime aux cho-
ses indifférentes en elles-mêmes, dont l'usage
doit être réglé et limité en différentes manières,
par la prudence, la charité et la piété. C'est ce
que saint Paul appelle ailleurs, tâcher de taire ce
qui est honnête, non seulement devant Dieu,
mais encore devant les hommes. Il exhorte en
un autre endroit, à rechercher, non seulement
tout ce qui est en soi honnête, juste et pur, mais
encore tout ce qui est aimable par rapport aux
hommes; non seulement ce qui est vertueux,
188 CHAPITRE IX
mais encore ce qui est propre à attirer de la
louange. Le même apôtre, en même temps qu'il
établit l'exemption où sont les chrétiens du joug
des cérémonies de la loi, veut qu'ils n'usent de
cette liberté qu'autant que la prudence et la cha-
rité le permettent.
Gela est encore trop général. Il faut dire quel-
que chose de plus particulier. La règle dont il
s'agit a lieu, ou pour des raisons qui nous regar-
dent nous-mêmes, ou pour des raisons qui re-
gardent les autres; et ces deux sortes de raisons
concourent souvent à nous en imposer l'obliga-
tion. Par rapport à nous-mêmes il y a des rai-
sons tirées de l'innocence et de la piété, qui
demandent quelquefois que nous nous abste-
nions de ce qui n'a qu'une apparence de mal.
Les bornes qui séparent le juste de l'injuste, le
licite d'avec l'illicite, ne sont pas toujours si clai-
res qu'on n'y trouve matière à douter. En ce
cas-là, l'innocence et la piété demandent qu'on
prenne le parti le plus sûr, et par conséquent
qu'on évite, non seulement ce qu'on est assuré
être mauvais de sa nature, mais encore ce en
quoi on peut soupçonner et craindre avec quel-
que apparence qu'il n'y ait du mal; autrement
CHAPITRE IX i80
on s'expose au danger d'offenser la Majesté di-
vine. C'est ce qu'enseigne l'apôtre, quand il dit,
dans son épitre aux Romains, que tout ce qu'on
fait sans foi, c'est-à-dire sans être bien persuadé
que cela est agréable à Dieu, ou du moins ne lui
est pas désagréable, est un péché.
Le soin de notre propre réputation demande
aussi qu'on s'abstienne de ce qui n'a qu'une ap-
parence de mal. Si par exemple on entretient
amitié avec des gens qui sont en mauvaise ré-
putation par quelque endroit, il est fort à crain-
dre que cela ne fasse mal penser de nous, parce
qu'on juge volontiers des mœurs de quelqu'un
par ceux qu'il a pour amis, et qu'il fréquente
familièrement. Ainsi, quand môme on serait sûr
de pouvoir, sans faire aucune brèche à son in-
nocence, avoir commerce avec de telles per-
sonnes, on doit néanmoins s'en abstenir, pour
conserver en son entier sa réputation. Ce n'est
pas qu'il n'y ait absolument aucune occasion où
l'on ne puisse converser avec des gens de mœurs
déréglées et décriés dans le monde. Nous voyons,
au contraire, que Jésus-Christ le faisait pour les
convertir; et d'ailleurs sa vertu éminente était
fort au-dessus de tout danger d'en recevoir quel-
190 CHAPITRE IX
que atteinte. Mais, tant qu'il n'y a aucune raison
d'aussi grand poids qui nous autorise à parler
avec des gens d'une mauvaise réputation, il est
certainement de la prudence et même de l'in-
térêt de notre piété, que nous fuyions leur com-
merce. De même, si l'on vit dans un pays où cer-
taines choses passent pour déshonnêtes, conmie
d'aller dans une taverne, d'y manger et d'y boire,
quoique on pût souvent le faire sans qu'il y eût
véritablement du mal, cependant les personnes
d'un certain ordre doivent s'en abstenir pour ne
pas commettre leur réputation. Il faut dire la
môme chose de certaines sortes de jeux défen-
dus, et regardés comme illicites, quand il n'y
aurait pas d'autres raisons pour lesquelles on ne
doit pas se les permettre. Enfin, le soin de notre
propre repos nous engage aussi à éviter des
choses qui n'ont qu'une apparence de mal. Sup-
posé par exemple que certaines opinions absur-
des mais innocentes, et qui ne sont d'aucun
danger pour le salut se trouvent reçues dans les
pays où l'on vit, et qu'en les réfutant on ait fort*
à craindre de s'attirer de grandes inimitiés et de
troubler ainsi la tranquillité de sa vie, il vaut
mieux certainement s'abstenir de telles réfuta-
CHAPITRE IX \{)\
talions. On ne peut donner sur tout cela que des
règles générales. C'est à la piété, à la charité et
à la prudence, à enseigner comment on doit se
conduire dans les cas particuliers.
Voilà qui mène à l'autre sorte de raisons, tirées,
non seulement de notre propre avantage , mais
encore de celui du prochain. On en trouve des
exemples dans les épîtres de saint Paul, et dans
les disputes du siècle apostolique. C'était une
grande question entre les chrétiens nouvelle-
ment convertis, de savoir si tous les chrétiens
étaient tenus d'observer les cérémonies de la loi,
la distinction des jours, l'abstinence des viandes
et des choses sacrifiées aux idoles, etc. Que di-
sent là-dessus les apôtres? Ils souhaitent bien
que chacun se convainque, par un examen atten-
tif, qu'il n'y a sous l'Evangile aucune obligation
d'observer ces cérémonies. Néanmoins l'apôtre
veut que les forts (c'est-à-dire ceux qui ont les
meilleures idées), supportent les faibles. Il veut
que les chrétiens cherchent tout ce qui peut
contribuer à la paix et à leur édification mutuelle,
qu'ils s'abstiennent de certaines viandes et autres
choses permises, plutôt que de choquer leurs
frères et de les mettre en danger de pécher.
' 7 uKerait nuecL. di: saint PauL ne manger
■asii^ tu- 3UE . aur d 'être mte Dccasion de chute
^ miK DCTi: > ^^ttf 'ODâesceii ailliez en matière
Uz i:i>j«r± j.j-rpiaH- iaii ifsu.îet de deas chapitres
iK jan. îjdCï J'" liomaÎDf et de àem autres de
u. î" ÉiEL lûjmrtiiHTig L snSt d'alléfaer on antre
TiurnÉi- « Ji âsmisï. comme très clair et très
«^refBif latn. iL'es: permis, dit-il, parlant de
cj> BECiE ôe siii»eE iii différantes, go'il fiOQirait
btn fifioç r-mi^. maif lont n'est pas aTantagens,
«■■■sK-*-di-£- inm n* E*acc<Mi3e pas arec les règles
4ï ^ JLicat e: a^ec ce qne demande Tédifici-
ttHL imcuebr Iisns c-es circonstances donc et
xacT'is awTTBmniiag i] but s*ab5teDir, dod seule-
miïiir âf :« ?d: £51 rêel)ement mauvais, mais en-
•Vjn x zjs Ta n'en a qae l'apparence, lorsqu'en
le fusast vQ 6:andaliserait son prochain et oo
lui foamirait occaf ion de pécher. >
CHAPITRE IX 193
qui en faisaient désirer l'impression. L'éditeur
a eu entre les mains deux ou trois de ces copies,
les plus fidèles et une entre autres qui avait été
retouchée sous les yeux mêmes de Tauleur.
Comme pour le commentaire de saint Paul aux
Thessaloniciens, nous sommes forcés de recon-
naître que, si cet ouvrage répond, quant au fond,
au désir des lecteurs les plus scrupuleux, il n'a
pas une forme aussi élégante que les autres écrits
de Turrettini. Constatons d'ailleurs que là aussi
il s'agit de leçons de théologie données familiè-
rement par le professeur qui n'y mettait pas la
même déhcatesse de style que dans ses produc-
tions littéraires. Désirant faire pénétrer profon-
dément son enseignement chez ses élèves, il ne
se gênait pas de s'étendre sur certains sujets et
d'alourdir ainsi sa phrase. On sait que d'un côté
* Turrettini regardait l'épître aux Romains comme
un système fondamental de théologie chré-
tienne; et de l'autre il estimait que c'est un des
livres de l'Ecriture sainte qui présentent le plus
de difficultés; il envisagea donc comme un de-
Genevensi S. Theologiae, nec non historiae ecclesiasticae
professons. Lausannae et Genevae, sumptibus. M. Mi-
chel Bousquet et sociorum. 4. 1741. pag. 376.
J.-A. TURRETTINI 13
^ IL a. liBC !-n-T»Jri- le luSK |
jSHC^ ^ ai^ i&- 3
^ «MMC Je- WSSS^F
CHAPITRE IX 195
étaient très grands en eux-mêmes : la loi était
très bonne et très sainte, comme Tapôtre le
reconnaît.
D ¥ Cependant, continue Turrettini, cette
ancienne économie était encore imparfaite; elle
n'a été qu'une préparation à quelque chose de
plus parfait, qui est l'Evangile. L'apôtre montre
donc le peu d'efficace de la loi, non seulement
dans sa partie cérémonielle, mais aussi dans sa
partie morale. Elle était devenue, par la corrup-
tion des hommes, insuffisante soit pour les jus-
tifier, soit pour les sanctifier.
» 5<> La loi même et les prophètes renfer-
maient des promesses de grâce et pour ainsi
dire un Evangile anticipé, par où les patriarches
et les autres fidèles de l'Ancien Testament ont
été faits participants des grâces de Dieu. Mais
ce qui n'était alors connu que d'une manière
obscure et imparfaite, a été manifesté par l'E-
vangile, dans lequel le vrai moyen d'être jus-
tifié, c'est-à-dire d'obtenir la grâce de Dieu,
est pleinement découvert, et n'est pas seule-
ment offert aux Juifs, mais aussi à toutes les
nations.
D Outre ces sujets généiaux, sur lesquels
196 CHAPITRE IX
roule répître aux Romains, il y a peu de points
particuliers de la doctrine évangélique qui n'y
soient proposés et expliqués.
» Dès le commencement il y est parlé de la
dignité de notre Seigneur Jésus-Christ. Il est le
Fils de David selon la chair, et selon l'Esprit de
sainteté il a été déclaré Fils de Dieu d'une ma-
nière puissante par sa résurrection.
» Plus d'un endroit fait mention du sacrifice
que Jésus-Christ a offert pour nous; par exemple
dans le chapitre III, où il est dit que Dieu a éta-
bli Jésus-Christ pour être une victime propitia-
toire par son sang, c'est-à-dire par sa mort. Et
dans le chapitre V, où il est dit que Dieu a fait
éclater l'amour qu'il nous porte en ce que, lors-
que nous étions encore pécheurs, Christ est
mort pour nous, que nous avons été réconciliés
avec Dieu par le sacrifice de son Fils.
» On y trouve l'énumération des bienfaits que
Jésus-Christ nous a acquis, savoir la justification
ou la rémission des péchés, la paix avec Dieu,
l'accès à son trône et l'espérance de sa gloire.
C'est ce qu'on voit surtout au commencement
du chapitre VI, dans tout le chapitre VIII et en
plusieurs endroits de Tépître.
GHAPITRB IX 11)7
» L'apôtre démontre, surtout dans les chapi-
tres VI, VII et VIII, le grand efficace de la reli-
gion chrétienne pour sanctifier les hommes.
9 On voit dans la plus grande partie du cha-
pitre VIII une belle peinture des consolations
qui aident les tidèles à supporter les épreuves
auxquelles ils se trouvent assujettis.
» Cette même épître met dans un grand jour
l'équité des jugements de Dieu. Elle nous ap-
prend qu'il n'y a auprès de Dieu aucune accep-
tion de personnes : qu'il ne sera ni plus sévère
ni plus indulgent pour une nation que pour une
autre, mais qu'il jugera tous les hommes sans
distinction, les Juifis et les Grecs, suivant le bien
ou le mal qu'ils auront fait. Que ceux qui auront
eu la loi, c'est-à-dire une loi révélée, seront jugés
par cette loi, et que ceux qui n'auront pas eu la
loi seront jugés par la loi naturelle qui est écrite
dans le cœur de tous les hommes; en un mot,
que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres.
» Cette souveraine équité n'empêche pour-
tant pas que Dieu ne puisse dans cette vie ac-
corder divers bienfaits ou divers privilèges à
une nation plutôt qu'à une autre. Elle n'empêche
pas qu'il n'ait pu accorder plusieurs révélations
—• ■ £ rSIT-T 53?~ 1 ^ETvi^ .'
CHAPITRE IX i99
belle description de la charité, qu*il représente
comme l'abrégé de toute la loi.
]& Dans les chapitres XIV et XV, il recom-
mande la tolérance envers ceux qui pensent au-
trement que nous.
> Dans le commencement du chapitre XIII, il
parle des devoirs des sujets envers les princes
et envers les magistrats, et il indique en môme
temps quels sont les devoirs des magistrats et
des princes.
» Enfin il parle dans le chapitre XII des de-
voirs des conducteurs de l'Eglise, et il donne
lui-même, aux chapitres I®»" et XV, un bel exem-
ple du zèle que doit avoir un bon pasteur. »
A la même époque, Turrettini rassembla en
un volume ses pensées et ses dissertations. Les
premières ne sont pas seulement des réflexions
détachées, elles ont entre elles une liaison natu-
relle. C'est une appréciation sommaire des prin-
cipaux points de la théologie; la raison, la foi,
l'existence de Dieu, le juste et l'injuste, la né-
cessité de la révélation, la vérité de la religion
chrétienne, les anciens oracles, les attributs de
Dieu, la trinité, la divinité de Jésus-Christ, son
incarnation et son sacrifice, les décrets de Dieu,
200 CHAPITRE IX
la création, la Providence, le péché, la liberté et
la grâce, la justification, la foi et les bonnes
œuvres, le culte public, les sacrements, la dis-
cipline ecclésiastique, TËglise romaine, les ar-
ticles fondamentaux, Timmortalité de Tâme et
enfin la vie future. Ce qui caractérise avant tout
les pensées du théologien genevois, c'est la con-
cision, la clarté, l'énergie et une grande élé-
gance de style.
Aux travaux dont nous venons de donner l'a-
nalyse, nous devons ajouter plusieurs discours
politiques, notamment ceux qu'il prononça de-
vant le petit Conseil et le Conseil général. Dans
ces allocutions, la plupart éloquentes, il établis-
sait le devoir qui incombe aux magistrats de
gouverner avec justice et dans la crainte de Dieu.
Il insistait sur la nécessité d'élire des conseillers
honorables. Ces principes qui, au premier abord,
semblent des lieux communs eussent pu néan-
moins être maintenus avec avantage pour le
bien de la République dans les époques subsé-
quentes. Quoi qu'il en soit, les remontrances
politiques de Turrettini, qui forment un total de
vingt-cinq, sont remarquables. Ses contempo-
rains sont unanimes à reconnaître que tous ces
CHAPITRE IX 20 1
discours se distinguaient par une grande variété,
la solidité et le poids des pensées, la franchise
à dire à tous la vérité, la gravité du fond, l'élo-
quence de la forme, en un mot, toutes les qua-
lités qui rendent un discours capable de porter
coup et de commander l'attention des auditeurs.
CHAPITRE X
TurreitinI, orateur. — Ses serinons.
o-e>
L'activité de Turrettini ne se borna pas à la
théologie et à l'histoire, elle s'exerça aussi dans
l'éloquence. Gomme orateur, il fut à la hauteur
de ce qu'il avait été comme professeur érudit et
historien distingué. Dans la chaire, il apporta
cette dignité et cette élévation morale qui sont
l'apanage des âmes à la fois généreuses et sen-
sibles. Tout le monde connaît ses sermons : on
a pu les lire souvent dans ses œuvres qui ont été
publiées en partie , et on a pu constater dans
tous cette belle ordination qui rappelle de loin
les oraisons funèbres de Bossuet. Nous les avons
lus avec le plus grand soin et enjoignant à notre
appréciation celle de ses amis et de ses contem-
CHAPITRE X 203
porains, nous pourrons ainsi tracer une carac-
téristique qui, pour être sommaire, n'en sera
pas moins fidèle.
Tout d'abord remarquons le plan du discours,
clair, progressif et bien coordonné, les transi-
tions logiques, naturelles et bien amenées. Les
développements sont pleins d'onction, de variété
et d'abondance. La forme en est vive, animée et
brillante. Turrettini avait dans ses discours cette
ampleur et cette noblesse qui sont un des prin-
cipaux caractères des célèbres orateurs du siècle
du grand roi. Qu'ils fussent protestants ou ca-
tholiques, les prédicateurs du XYII® siècle et de
la première moitié du XYIII*^, nous ont constam-
ment édifiés par leur éloquence, sereine et ma-
jestueuse. Disons-le, toute fausse modestie étant
mise de côté, nos orateurs réformés ont souvent
puisé dans le malheur cette dignité qui fait le
charme de leurs discours.
Bien que Turrettini prêchât souvent des ser-
mons mémorisés, il les improvisait la plupart du
temps. Il était de ceux qui, avec du génie et de
bonnes études, peuvent acquérir la facilité de
prêcher d'abondance et cela avec moins de peine
pour soi et non moins d'utilité pour le troupeau.
304 CHAPITRE X
N'est-ce pas pitié, en effet, de voir tant de mi-
nistres à la mémoire rebelle dépenser en vains
efforts pour se mettre en tête un discours le
temps qui serait infiniment mieux employé à
visiter le pauvre et l'affligé. Ceux qui connais-
sent bien leur Bible n'ont pas besoin de tant de
préparation. Riches du fonds inépuisable que
leur fournit l'Ecriture sainte, les ministres qui
improvisent se laissent aller d'abord comme le
faisaient naguère nos premiers réformateurs à
des prédications familières qu'un grand exercice
finissait par transformer en véritables sermons.
Le témoignage de ses contemporains atteste que
Turrettini excellait dans ce qui s'appelle la belle
ordonnance d'un discours. Son plan paraissait
toujours le plus naturel et le plus juste. Il semblait
qu'on n'en pouvait pas prendre d'autres et que
c'était le premier qui s'offrait à l'esprit : et ce-
pendant combien de gens auraient tâtonné long-
temps avant de le trouver? Cette heureuse dis-
position des parties le dispensait de chercher
des transitions ingénieuses. Un point condui-
sait à l'autre tout naturellement; et à la fin la
matière se trouvait éclaircie et prouvée sans
qu'il restât rien à désirer et pourtant sans fati-
CHAPITRE X 205
gue de la part de l'auditeur. Il ne se piquait
point d'épuiser son sujet, aimant mieux laisser
un détail en arrière que de dire quelque chose
d'inutile. On ne l'a jamais surpris à en dire trop;
on n'a jamais trouvé non plus qu'il n'en dît pas
assez.
« La même logique, dit Vernet, qui le rendoit
si habile dans ce qu'Horace appelle ponere to*
twm, le rendoit également habile à choisir ses
raisonnements, à les' bien ranger, à les tourner
d'une manière claire, à leur donner toute la
précision du syllogisme, sans en retenir la sé-
cheresse, enfin à si bien appliquer les passages
de l'Ecriture qu'on eût dit qu'ils étoient faits ex-
près pour la place qu'il leur donnoit et qu'ils en
acquéroient une nouvelle beauté tant ils parois-
soient justes et frappants.
» La diction la plus claire et la plus simple lui
paroissoit toujours la meilleure, pourvu qu'on
sût éviter le bas et le puérile. Il n'y avoit point
de prédicateur plus intelligible que lui pour le
commun peuple. Le moindre artisan le suivoit
pied à pied, et retenoit facilement le plan de son
discours. Ses phrases n'étoient ni recherchées
ni ornées. Il sembloit que chacun en auroit pu
â06 CHAPITRE X
dire autant, et que c'étoit la façon de parler la
plus naturelle. A mesure qu'il avança en âge, il
devint moins curieux d'orner ou d'élever son
style, et le goût de simplicité l'avoit gagné à tel
point que les gens délicats y trouvoient quelque-
fois de la négligence. On ne s'en apercevoit
pourtant pas en l'écoutant. La solidité des choses
et le ton qu'il savoit y donner ne permettoient pas
de prendre garde à quelques phrases un peu né-
gligées ou à quelques mots répétés. On trouvoit
toujours qu'il avoit dit ce qu'il falloit dire et qu'il
l'avoit dit de la façon la plus convenable. Les
demi beaux esprits n'y remarquant rien d'ex-
traordinaire, rien où l'art sautât aux yeux ne
comprenaient pas pourquoi il se faisait si géné-
ralement goûter. Mais c'est que son principal
mérite consistait dans ce beau simple qui dépend
moins de quelques morceaux brillants et finis
que de la proportion et de l'effet du tout en-
semble. Ce n'est pas qu'il méprisât les orne-
ments de la rhétorique. Ses harangues latines
font voir jusqu'où il étoit capable de pousser la
magnificence à cet égard quand il le jugeoit à
propos. Mais il la croyoit déplacée dans la
chaire. Il ne vouloit point que l'auditeur sortit
CHAPITRE X 207
enchanté ni surpris, mais simplement instruit
et édifié. Ces enluminures et ces finesses qui
coûtent le plus de travail aux prédicateurs,
étoient justement, selon lui, la partie la plus fri-
vole, comme dans la nature les choses rares ne
sont pas les plus utiles. Grand maître dans l'art
de composer, il ne Tétait pas moins dans l'art
de réciter. Sa voix, quoique faible, étoit si nette
et si bien ménagée, qu'on l'entendoit de toutes
parts. Ce n'étoit point une déclamation véhé-
mente ni qui surprît. Il parloit et ne déclamoit
pas. Mais il parloit gravement, lentement, avec
le ton le plus convenable h chaque pensée, pe-
sant sur les mots caractéristiques, soutenant
l'attention, attachant l'auditeur, donnant du
poids à tout ce qui sortoit de sa bouche. Il im-
primoit du respect pour la religion. En l'écou-
tant on prenoit l'idée qu'on en doit avoir. On la
trouvoit simple, mais vénérable, importante et
utile, douce et majestueuse. »
En chaire, on ne le voyait point éplucher
grammaticalement des mots, ni s'enfoncer dans
des controverses subtiles, ni faire parade d'éru-
dition, ni donner dans une rhétorique pompeuse.
Il ne voulait connaître que la théologie morale
- :tii st -jnnotani
LopLiiaur i aieOre
■ laostas ^■enic ^itiie ou
x.-^sanjo. i. 3. Tiani f iT .jiw
i l'Eiirirare
I ;artCTa iaoâ L'dpplka-
l'ii- T-in nui ^esADjUis
^zr^. Za 3]êiaiit ainsi les
^ I ai :n^ une uoo-
E BBiîiicis r^Dur^iies qu'on lui
K -wriaunT âure ïor U pnhiication.
: :a it :oiB «x-opé i interroger la
i. la 'lEi dissipât les iUu-
apréteites, qu'on fùl
se. m' la '^n. parlât avec tout le
ie fin. rwmme qui seot i'impor-
CHAPITRE X !20*J
tant comme un orateur que comme un maître
appelé à expliquer un cours de religion, sans se
piquer d'autre chose que de clarté, d'ordre et de
solidité, réservant les grands discours pour les
jours plus solennels. Parmi les sermons de Tur-
rettini, citons celui qu'il composa à l'occasion
du Jubilé de la réformation de Berne* prenant
pour texte les belles paroles du psalmiste*:
« Gela sera enregistré pour la génération à
venir, elle peuple qui sera créé louera l'Eternel,
car il a jeté la vue du haut de son lieu saint;
l'Eternel a regardé du ciel sur la terre, pour
entendre le gémissement des prisonniers, pour
délier ceux qui étaient voués à la mort; afin
qu'on raconte le nom de l'Eternel en Sion et sa
louange à Jérusalem; quand les peuples seront
assemblés et les royaumes pour servir l'Eternel. »
Ce sermon, Turrettini le dédia à Leurs Excel-
* « Sermon sur le Jubilé de la réformation établie il y
a deux cents ans dans les églises de la très illustre et
très puissante république de Berne, prononcé à Genève
le 7 janvier 1723, jour solennel d'actions de grâces par
J.-A. Turretin, pasteur et professeur en théologie et en
histoire ecclésiastique. »
• Ps. Cil, 19, 20, 21, 22 et 23.
J.-A. TURRETTINI 14
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£i«jc- i -« a& teK iL rat ]
CHAPITRE X 211
« C'est ainsi que Vos Excellences travaillent
pour Dieu. Et Dieu, de son côté, travaille pour
Vos Excellences par les faveurs distinguées qu'il
répand sur eîles et sur leur gouvernement; par
ce haut degré de prospérité, de puissance et de
gloire, où votre florissant Etat se trouve. Dieu
veuille que ces bénédictions continuent toujours,
et qu'elles aillent même toujours en croissant.
Dieu veuille qu'on ait toujours sujet d'admirer
et la sagesse de vos conseils, et la fidélité de vos
peuples, et la valeur de vos troupes, et le succès
de vos entreprises et le bon ordre de vos Etats.
Mais Dieu veuille surtout que notre sainte reli-
gion y fleurisse de plus en plus, qu'on voye tou-
jours dans votre illustre corps, des personnes
excellentes, des modèles de piété, de vertu, enfin
que Vos Excellences soient toujours reconnues
pour un des plus fermes appuis et des plus grands
ornements de l'Eglise réformée. »
Dans son discours, Turrettini parle d'abord
de la tyrannie du papisme opposée à la liberté
chrétienne et fait un tableau de l'opposition du
christianisme et du papisme en peignant l'igno-
rance où le catholicisme doit retenir les peuples.
Puis, après avoir démontré les erreurs du culte
212
CHAHTBK X
romain, la transsubstantiation en particulier, les
Wces que l'église favorise par les indulgences et
dépeint les frayeurs mal fondées que son clei^é
inspire aux consciences, il fait rbistorique des
églises qui s'étaient déjà séparées du romanisme
avant la réforme. 11 termine son discours en
montrant que la corruption des ecclésiastiques
et surtout des moines servit beaucoup, soit en
Suisse, soit partout ailleurs, à ouvrir les yeux
du peuple, et rappelle les différentes phases de
lit réformation h Berne.
Dans cette dernière partie de son discours, il
raconte plusieurs traits de fourberie des Domi-
nicains de cette cité, et maints détails curieux
sur l'établissement de la réformation bernoise.
A la suite du colloque de Bade, d'où la vérité
sortit triomphante, les seigneurs de Berne, qui
avaient été indécis jusqu'alora, se détermi-
CHAPITRE X SI 3
de revenir dans leurs maisons et dans leur
patrie.
Si dans ce sermon J.-A. Turrettini se montre
théologien exercé et historien consciencieux, il
ne s'y révèle pas moins bon citoyen comme le
prouve la péroraison de son discours, où il rap-
pelle les devoirs de ceux que Dieu a tirés de
l'esclavage de l'erreur.
En 1734, lors des troubles politiques dont
nous parlerons, Turrettini prononça un discours
sur la loi de la liberté. Il prêcha ce sermon le
25 juillet de cette mémorable année devant les
représentants suisses, qui en acceptèrent la dé-
dicace. Il avait pris pour texte ces paroles de
saint Jacques : a Parlez et agissez, comme de-
vant être jugés par la loi de la liberté *. »
On conçoit que Turrettini ait tenu à inso-ire
en tète de sa publication les noms des membres
de la députation suisse, puisque LL. EE. avaient
souhaité qu'il prêchât devant elles, qu'elles
avaient approuvé le sermon et insisté pour qu'il
fût livré à la publicité, a Mais outre cette raison,
dit Turrettini dans sa préface, il y en a une d'un
très grand poids qui me détermine à prendre
* Chap. II, vers. 12.
214 CHAPITRB X
cette liberté. Les noms de Vos Excellences rois
en tête de ce sermon rappelleront dans l'espiit
de mes compatriotes les sages conseils, les belles
et touchantes exhortations que Vos Excellences
leur ont faites sur le même sujet et tendant ï
la même fin.
» ils verront par là que toutes sortes de rai-
sons concourent à demander l'afTermissemenl
de la paix et de la bonne intelligence qui a été,
gr&ces à Dieu, rétablie au milieu de nous. Dieu
nous l'ordonne dans sa Parole. Nos sages et
illustres alliés nous y exhortent. Et l'intérêt de
notre' conservation et du bonheur de notre Etal
l'exige nécessairement.
» Mais afin que cette paix soit ferme, il faut
que la liberté et la loi marchent toujours en-
semble. II faut que l'autorité des lois et des ma-
gistrats soit respectée. Il faut qu'il y ait une sage
CHAPITRE X 215
leur inculquer toutes les fois que l'occasion s'en
présente. »
De son texte, Turrettini fait ressortir trois
choses : la nature de l'Evangile, c'est la loi de
la liberté ; la condition des chrétiens est d'être
jugés par cette loi, et leur devoir est de parler
et d'agir comme devant être jugés par la loi de
la liberté. La matière est grande, comme on le
voit, aussi le prédicateur mit-il beaucoup de
soin à la traiter.
Dans la première partie de son discours, Tur-
rettini montre que si l'Evangile est une loi, c'est
une loi qui nous aifranchit. En lui obéissant,
nous nous élevons au-dessus de toutes les choses
du monde, au-dessus des biens et des maux, au-
dessus de la prospérité et de l'adversité, au-des-
sus des grandeurs, des richesses, des plaisirs des
sens, au-dessus des promesses et des menaces,
au-dessus des maximes corrompues et des mau-
vais exemples des hommes.
Dans la seconde partie, l'orateur, après avoir
établi la nécessité du jugement de Dieu, conclut
que l'Evangile, bien loin de diminuer nos obli-
gations, au contraire, les étend et les rend plus
indispensables. Car plus cette loi est parfaite,
216 CHAPITRE X
plus elle demande de sainteté. Plus les lumières
y sont grandes, plus les motifs y sont pressants,
plus les secours y sont efficaces, plus les récom-
penses y sont glorieuses et plus grand sera le
compte que nous aurons à rendre à Dieu, et plus
sera terrible la condamnation de ceux qui auront
méprisé ces grâces. C'est ainsi que nous serons
jugés par la loi de la liberté.
Dans la troisième partie de son sermon, Tur-
rettini commente ces paroles : « Parlez et agis-
sez » et démontre que, dans la religion, la con-
naissance ne suffit pas et qu'il faut que la prati-
que y réponde. Effectivement, les lois ne sont
pas faites simplement pour être connues. Elles
sont faites afin qu'on les suive. Et quand on a
quelque compte à rendre, quelque jugement à
soutenir, il ne suffit pas d'en être informé, il faut
prendre là-dessus ses mesures par rapport à sa
conduite. Ainsi, lorsque nous connaissons quelle
est la loi de l'Evangile et que nous devons être
jugés par cette loi, il ne faut pas que cette con-
naissance s'arrête dans notre esprit. Il faut
qu'elle serve à régler nos mœurs, à conduire
toute notre vie. * Parlez et agissez comme de-
vant être jugés par la loi de la liberté. »
CHAPITRE X 217
Gomme application, Turrettini tire en termi-
nant une importante leçon de son sujet, leçon
qui intéresse également l'Etat et TEglise, la so-
ciété civile et la société chrétienne, il établit
que la liberté et la loi s'accordent très bien en-
semble. « Une sage liberté, dit-il, n'est jamais
sans bornes. Elle est toujours réglée, elle est
toujours limitée par des lois. »
En 1735, lors du jubilé de la réformation,
Turrettini prononça un sermon dé circonstance
sur ce texte, tiré de l'Apocalypse * : « Je viens
bientôt : tenez ferme ce que vous avez, de peur
qu'on n'enlève votre couronne. »
Après en avoir fait agréer la dédicace aux
magnifiques et très honorés seigneurs, syndics
et Conseil de la ville et république de Genève,
Turrettini publia son discours en 1735^.
Dans la première partie de son sermon, l'ora-
teur fait ressortir les grands avantages que la
• Chap. III, vers.' 11.
• Sermon sur le jubilé de la réformation établie il y a
deux cents ans dans l'Eglise de Genève, prononcé k Ge-
nève le 21 août 1735, jour solennel d'actions de grâces,
par Jean -Alphonse Turrettini, pasteur et professeur en
théologie et en histoire ecclésiastique.
218 CHAPITRE X
réformation a procurés à Genève comme par-
tout. Premièrement il est certain qu'elle a été
très favorable au point de vue temporel. Sans
la réformation, le peuple genevois subirait en-
core le même joug sous lequel avaient gémi nos
pères. G*est donc à elle que nous devons d'être
un peuple libre. Nous ne saurions la perdre sans
perdre en même temps notre indépendance.
Mais quelque avantageuse que soit là liberté
temporelle, ce n'est rien en comparaison de la
liberté spirituelle qui a été le grand objet, l'objet
capital de la réformalion. On avait entièrement
défiguré le christianisme. On l'avait rempli de
dogmes absurdes et de pratiques superstitieuses.
Ce n'était plus la doctrine de Jésus-Christ et de
ses apôtres; c'était un paganisme et un judaïsme
ressuscites. Telle est en substance l'introduction
de Turrettini, qui la termine en insistant sur la
métamorphose que la réforme a fait subir à Ge-
nève.
« Avant la réformation, dit-il, quel cas faisait-
on de notre ville dans les pays étrangers? Dans
quelle considération étoit-elle? Quels habiles
gens y voyoit-on? Quels ouvrages en voyoit-on
sortir pour l'avancement des sciences, ou pour
CHAPITRE X 219
le bien de la religion ? On auroit été bien em-
barrassé à y trouver rien de semblable. Au lieu
que depuis la réformation les choses sont, grâces
à Dieu, sur un pied tout différent, et je ne sais
s'il y a aucun Etat ni aucune Eglise qui ait été
autant favorisée à cet égard par la Providence.
Depuis la réformation, quel tendre intérêt les
puissances protestantes n'ont-elles pas pris à
notre conservation? Combien de marques réelles
et effectives ne nous ont-elles pas donné de leur
bienveillance? Et depuis l'établissement de no-
tre académie, qui suivit de près celui de la ré-
formation, quel empressement n'a-l-on pas eu,
et n'a-t-on pas encore aujourd'hui, à envoyer ici
des personnes de tout ordre, des personnes
même de la plus haute distinction, pour y rece-
voir une éducation convenable à leur rang, pour
y prendre de bons principes sur la religion et
sur les sciences? »
Dans la seconde partie de son discours, Tur-
rettini rappelle que si Genève et les autres pays
réformés ont tiré et tirent encore de grands
avantages et un grand honneur de cette bien-
heureuse transformation religieuse, d'un autre
côté il y a bien des choses qui peuvent nous
220 CHAPITRE X
priver de ces avantages, bien des ennemis qui
peuvent nous enlever notre couronne. Il signale
tous ces dangers. Ce sont les agissements de la
cour de Rome. Ce sont les maximes corrompues
du monde, l'ignorance, rindiflférence. Ce sont
les mauvais exemples, les railleries des profanes,
les sollicitations des pécheurs. Ce sont les pro-
messes et les menaces, ]es biens et les maux, et
en particulier les persécutions que Dieu permet
de temps en temps et qui ont pour but d'éprou-
ver la foi des fidèles. Dans tout cela, il voit au-
tant d'ennemis puissants, adroits, qui cherchent
à nous ravir notre couronne.
Dans la troisième partie de son sermon, Tur-
rettini indique les moyens par lesquels nous de-
vons résister aux ennemis qu'il a signalés pré-
cédemment. Il faut être fermes dans la foi, c'est-
à-dire dans la persuasion des vérités dé la reli-
gion. Nous ne devons pas être comme des enfants
flottants, emportés par le vent de toutes sortes
de doctrines et par la tromperie des hommes,
qui emploient la finesse et l'artifice pour nous
engager dans l'erreur. Mais nous devons être
fortement attachés à la vérité, et garder fidèle-
ment le dépôt sacré de la doctrine qui nous a
CHAPITRE X it\
été enseignée. Il faut être fermes, dit Torateur,
dans la profession de ces mêmes vérités. A la
foi du cœur, il faut joindre la confession de la
bouche. Jésus-Christ veut qu'on se déclare pour
lui devant les hommes, si nous voulons qu'il se
déclare pour nous devant son Père qui est au
ciel. « Retenons constamment la profession de
notre espérance, » dit l'apôtre.... Il faut être
fermes dans la pratique des devoirs qui en dé-
pendent. « Soyez fermes et inébranlables, tra-
vaillez toujours de mieux en mieux à l'œuvre du
Seigneur, sachant que votre travail ne sera pas
sans récompense. »
Dans la quatrième partie de son discours,
Turrettini, après avoir résumé les raisons qui
nous pressent de retenir ce que nous avons, de
peur qu'on n'enlève notre couronne, raisons de
piété, raisons de prudence; intérêt public, inté-
rêt particulier; avantages pour cette vie et avan-
tages infinis pour la vie à venir, rappelle encore
la raison employée par Jésus-Christ lorsque,
parlant aux fidèles de Philadelphie, pour les
porter à la persévérance, il leur dit : « Je viens
bientôt; tenez ferme ce que vous avez. » Tur-
rettini voit dans cette venue de Jésus-Christ
2!22 CHAPITRE X
l'heure de tentation dont le Sauveur avait parlé
précédemment, c'est-à-dire une nouvelle persé-
cution qui devait bientôt arriver et qui fut appa-
remment celle de Trajan.
« Quelle honte, dit-il, pour les chrétiens de
ces temps-là, s'ils 'avoient succombé à la tenta-
tion? Quel malheur si Jésus-Christ, venant pour
les éprouver, il avoit été le témoin de leur lâ-
cheté et de leur apostasie? Ils auroient senti tôt
ou tard les justes effets de son indignation, et
leur portion auroit été celle des apostats et des
rebelles. — Mes frères, les jugements de Dieu se
promènent aujourd'hui dans le monde. Voilà
une guerre presque générale. Et si Dieu nous
fait la grâce de n'y être pas exposés, nous avons
eu aussi, il n'y a pas bien longtemps, de tristes
scènes parmi nous. Mais qui sait encore ce que
Dieu nous réserve? Quel sujet n'avons-nous pas
de nous fortifier de plus en plus dans la foi, afin
que quand Jésus viendra nous ne soyons point
couverts de honte ! »
Enfin, dans une péroraison fort éloquente,
Turrettini s'adresse aux citoyens, aux pères, aux
mères, aux jeunes hommes et aux jeunes filles
pour les supplier tous de joindre à la profession
CHAPITRE X 223
de la vérité une pratique constante des devoirs
de la piété.
Tous ces discours semi-poli tiques^ semi-reli-
gieux, dont nous venons de citer les principaux
et qui turent prononcés à l'occasion des jubilés
de Berne, de Zurich, de Neuchâtel et de Genève,
et les prédications que Turrettini dut faire pen-
dant les troubles qui agitèrent notre ville, lui
valurent des lettres de félicitations de ses nom-
breux amis.
Disons maintenant un mot de son sermon sur
le jeu*.
C'était en 1727; les abus du jeu avaient pris
une telle proportion que le Consistoire voulant
y remédier chargea Turrettini de porter ce sujet
en chaire, en en faisant l'objet de l'un de ses ser-
mons. En effet, il y avait lieu de réagir contre un
tel état de choses, malgré les blessures que la
susceptibilité de certains personnages de l'épo-
que en recevrait.
c Att reste, dit Turrettini, il n'y a point de ma-
•> intérêts de la religion s'accordent
de la société civile. Aussi les
rais chrétiens ont très sou-
'Wrpar J.-A. Turrettini.
CHAPITRE X 225
là un si grand mal? Je vous en laisse le juge,
quant à moy c'était ma pensée, i^
Turrettini ne crut pas devoir tenir entièrement
compte de ces avis, car il publia isolément le
discours incriminé.
Parmi les sermons que nous possédons de
Turrettini, on remarque celui qu'il composa sur
la charité. Il semble que le sujet lui-même lui
inspira de nouveaux élans d'éloquence chré-
tienne, dans lesquels il déploya une fois de plus
les trésors de son cœur pur et généreux. La pu-
blication de ce dernier discours lui valut bien
des témoignages flatteurs de la part de ses amis
et de ses adversaires. Janiçon le remercia cha-
leureusement de lui avoir adressé cet écrit qui
lui avait causé un immense plaisir; Merlat lui fit
les plus grands éloges et Micheli prétendit qu'il
avait fait une peinture si vive et si animée de
cette fille du ciel, qu'il avait dû aller chercher
en Paradis les traits avec lesquels il l'avait re-
présentée. Quant aux autres sermons de Turret-
tini non encore publiés, ils roulent principa-
lement sur des sujets de morale. C'est ainsi qu'en
1689, déjà il préludait à son rôle d'orateur chré-
tien par une sorte de sermon philosophico-reli-
J.-A. TURRETTINI 15
226 CHAPITRE X
gieux sur le suicide. Un peu plus tard il parle à
ses auditeurs de responsabilité morale; il les en>
tretient de la vie courageuse et dévouée de saint
Paul ; ou bien il s'efforce d'inspirer à son public
l'admiration qu'il ressent lui-même pour les pré-
dicateurs de la primitive Eglise. Ailleurs encore
il retrace les facultés intellectuelles et morales
de l'homme, leurs prodigieuses richesses, et en
conclut que puisque le Créateur l'a doté de biens
si précieux, il doit les faire valoir pour bénir
Dieu et marcher lui-même dans la voie du de-
voir; ou bien il expose les conceptions évangé-
liques de Pierre et de Jean et les compare à
celles qui se dégagent des épîtres pauliniennes.
Il ne se borne pas au Nouveau Testament; sa
parole vive, profonde fait passer devant nos yeux
les jugements sévères de Dieu que nous trouvons
dans Josué, dans les Juges et dans Samuel, et en
tire une conclusion moralisante pour ses audi-
teurs.
Les succès de Turrettini comme prédicateur,
succès qui avaient dès longtemps franchi les li-
mites de notre territoire, l'avaient placé à Ge-
nève en tête de tous les orateurs par ses grandes
qualités de composition et de récitation, qui ra-
CHAPITRE X 227
chetaient largement la faiblesse naturelle de sa
voix.
On allait jusqu'à adresser des vers à messieurs
les pasteurs sur le talent supérieur de leur col»
lègue. En voici pour preuve un sonnet :
«
Cédez à cet aiglon, aigles jeunes et vieux ,
Ha ne disputez pas de Taile la plus forte,
Il s'ëlëve plus haut cent piques dans les cieux,
Et Ton ne vit jamais voler de cette sorte.
En vain vous vous forcez à qui volera mieux
Cet Esprit tout divin qui le ravit et porte,
Ne vous a pas donné ces essorts glorieux
De peur que de Thonneur le vent ne vous transporte.
Ce matin en sortant des portes du sommeil
Je Fai vu se guinder tout auprès du soleil
Et j'ai dit : Noble aiglon, votre vigueur est belle....
Qui volerait ainsi? — - Pour moi je ne peux pas,
Ma pesanteur m'oblige k ne voler que bas
Je ne sais que raser la terre en hyrondelle.
La publication des œuvres de Turrettini et
notamment de ses sermons était attendue avec
impatience à l'étranger. Saurin lui écrivait déjà,
de la Haye, en date de 1705, un appel chaleureux
en vue d'une impression de ses discours.
* Je voudrais bien, dit-il, avoir quelque chose
qm me distin^ruât assez pour me donner droit
de lier coimnerce avec vous, de vous demander
qîiel compte vous voulez rendre au public des
grands talents que vous avez reçus et des études
îjf vcus faites. Vous êtes débiteur au Grec, au
ï-^:t>are. nu sa^e et à l'ignorant. Vous devez à
i; ,;t-. rï^lise. Des talents extraordinaires comme
-•:■> ^.îres ne doivent pas être renfermés dans
. :ijrr-inle dune xille. Une extrême délicatesse
:'r>: ^^lelquefois aussi blâmable qu'une trop
jT-iie j-résc-mption , et il est permis de con-
îji-irv o# qu'on vaut quand on ne veut tirer de
.-. ;îe .-cmnaissacc* que des motifs pour se rendre
irS^i :- VY^V.^. Je suis à portée pour vous servir
: : s>. ^ ."Mi^ vouliez me confier une douzaine de
>, :■:-... '.-.s ,c- me- C'harperais bien de les faire im-
rar la tfas beau papier de Hollande et
CHAPITRE XI
Turrettini et ses correspondants de l'étranger
et de la Suisse.
D'après tout ce que nous avons vu de Tur-
rettini on conçoit sans peine , qu'à défaut des
hautes qualités de son caractère, sa réputation
d'homme de lettres et de savant, aurait suffi
pour établir entre les célébrités de son temps et
lui la volumineuse correspondance qui enrichit
actuellement les bibliothèques de Genève et de
la Suisse. Du reste, rien d'étonnant : Turrettini
avait beaucoup voyagé et partant s'était fait
beaucoup d'amis; d'autre part son père avait
noué plusieurs relations que le fils se fit un pieux
devoir de continuer ; enfin les apparitions d'écrits
nombreux et bien composés lui créaient à l'é-
230 CHAPITRE XI
tranger une incessante correspondance. Ce n'est
pas exagérer que de dire que les lettres qu'il a
reçues et celles qu'il a envoyées arrivent à un
total de dix mille.
Turrettini entretenait volontiers des rapports
épistolaires avec les théologiens catholiques de
la Suisse et de l'étranger. Il eut, comme nous
l'avons vu, avec de modestes prêtres de cam-
pagne des démêlés assez piquants, et répondait
à leurs lettres avec autant d'empressement que
lorsqu'elles étaient signées par un prélat. Sou-
vent mis en défi sur certains points de doctrine
par des ecclésiastiques d'un rang élevé, le pro-
fesseur genevois poursuivait jusqu'au bout la
controverse sans se départir jamais d'une ex-
trême courtoisie. C'est ainsi qu'il se livra à une
joute avec un homme qui, sous le voile de l'ano-
nyme, se trouvait être l'abbé de Cordemoi, dis-
ciple et ami de Bossu et. Il entra ainsi en relations
avec de hauts dignitaires de l'Eglise catholique,
dont il reçut la visite, tels que MM. Quirini et
Passionei.
La correspondance qui s'établit entre ce der-
nier et Turrettini de 1724 à 1726, est presque
toute littéraire. Ce sont des missives bibliogra-
CHAPITRE XI 231
phiques sur les livres de Tépoque et dans les-
quelles le prélat, qui habitait alors Luceme où
il était nonce du pape, priait le théologien gene-
vois de lui prêter ou d'acheter pour son compte
certains ouvrages en renom. La lettre que nous
détachons de cette correspondance offre seule
un intérêt particulier, au point de vue histori-
que. Littéraire au début, elle roule ensuite sur
les démêlés que le gouvernement de Luceme
eut avec Passionei lors de son séjour dans cette
ville. Ce dernier joignait à un caractère intri-
gant une grande habileté , comme le prouve sa
carrière.
Né à Fossombrone dans le duché d'Urbin, en
4682, Passionei fit ses études à Rome. En 1706,
il vint à Paris porter la bavette du nonce Gualte-
rio, son parent, et s'y livra à Tétude des biblio-
thèques et au commerce des hommes distingués.
Après un voyage en Hollande, en 4708, où il était
allé comme savant , mais où il joua bientôt un
rôle de négociateur en défendant secrètement les
intérêts de Clément XI qui ne pouvait avoir un
nonce dans ce pays, Passionei revint à Rome en
passant par la France. Nommé par Clément XI,
en 4749, secrétaire de la Propagande, sa faveur
■*-^
CHAPITRE XI 233
sionei. Lorsque ce dernier arriva à Lucerne en
1721, il se rendit chez Tavoyer, déclarant le dé-
cret contraire aux droits de TEglise, et sans effet,
puisque Sa Sainteté n'avait pas donné l'autorisa-
tion. Le Conseil ne se laissa pas intimider, et
maintint son décret, disant qu'il avait été pris
après mûre réflexion et dans sa compétence,
ajoutant que les clefs de saint Pierre ouvraient
les portes du ciel et non les coffres de la terre.
De là, de la part de Passionei, une longue suite
d'intrigues qui échouèrent toujours contre la
fermeté loyale du gouvernement lucernois.
Tout à coup, dit l'historien de la Confédéra-
tion suisse, Jean de Mùller, éclata le feu caché
sous la cendre. Le dimanche 28 octobre 1725,
longtemps avant l'aube, le nonce Passionei sor-
tit à pied, sans adieu, par une des portes de Lu-
cerne; il trouva là des chevaux envoyés par le
couvent de Mûri. Il alla fixer sa résidence dans
Altorf, où ses bardes furent provisoirement dé-
posées à l'arsenal, mauvais présage peut-être,
dit un écrivain contemporain. Deux heures après
un billet de sa main à l'avoyer allégua pour
cause de son départ la violation des immunités
ecclésiastiques et un ordre du saint père.
. j^ souve-
CHAPITRE XI 235
à quel point Genève a toujours été le point de
mire des convoitises et des habiletés du roma-
nisme*.
Turrettini eut aussi des rapports épistolaires
avec Nicaise, cet abbé archéologue dont Lamon-
noye peint assez bien la vie dans cette épitaphe
en vers :
Ci-gît rillustre abbé Nicaise
Qui la plume en main dans sa chaise
Mettait lui seul en mouvement
Toscan, français, h^lge, allemand;
Non par discordes mutuelles.
Mais par lettres continuelles,
La plupart d'érudition
A des gens de réputation.
De tous côtés h son adresse,
Avis, journaux, venaient sans cesse,
Grazettes, livres, frais éclos.
Soit en paquets soit en ballots.
Lui toujours en nouvelles riche
De sa part n*en était pas chiche.
Fallait-il écrire au bureau
Sur un phénomène nouveau ;
Annoncer Vheureuse trouvaille
D'un manuscrit, d'une médaille,
S'ériger en solliciteur
Des louanges pour un auteur;
* Cette lettre était signée : P. archevêque d'Ephèse.
X^toitiulB goutte à la msin.
' J*^^Ht Ta ftcteiir ^ l^riMiMr
Wait feebx sax Hœt. snx Ncnû ;
Aux Tiàimri. Capea et Leibnitz;
A. Hanw^pr. la joamaliate,
X a«Tie le nxxinliite,
-ànx nMiiu^ijtwiwi GiaeTios.
Mam ml k*; pent taurt qne U poste.
Tout entief à ses Dooibreuses correspon-
dances, l'abfaé Nicaise laissa peu d'ouvrages.
Sous n'avons de lui qoe son traité sur les Sy-
fèrw», leur /igi^n et ieur forme; des travaux
s et archéologiqpes sur des trou-
CHAPITRE XI 237
était à Paris. Les lettres qu'il lui écrivit sont
extrêmement curieuses, surtout à cause des at-
taques qu'il dirige contre les philosophes de son
temps. Cet abbé avait composé une description
historique et géographique de la France, puis,
revenant beaucoup plus en arrière, il avait es-
sayé de faire revivre devant les yeux de ses lec-
teurs Justin-Martyr, Tatien et les anciennes cou-
tumes des Egyptiens et des Chaldéens. La cor-
respondance de Turrettini et de Longuerue fut
toujours amicale et familière. C'est ainsi qu'après
son retour à Genève son ex-professeur le gronde
paternellement de « surmener son corps pour
le service de la science. » Il lui dit même ces
paroles caractéristiques : « Ne vous étonnez pas
et ne trouvez pas mauvais que je me plaigne,
j'aime tant mes amis que je suis plus sensible
que d'autres lorsque je crois les perdre. » Blâ-
mant le labeur excessif auquel se livrait Turret-
tini dans ses travaux d'histoire ecclésiastique, il
ajoute : « Je suis bien surpris de ce que vous
me dites, que vous vous mêlez de prêcher en
français et en italien. Qui vous a donné ce mau-
vais conseil? Je vous prie de vous contenter de
votre profession d'historien, sans vouloir encore
HmBL. 1XC4
ai
S: »& 3 s sus hlb& vsasi
at ""OIT* |!rûi
ssFsnSb. Lesï i
«t des
CHAPITRE XI 239
s*est méprise et qu*au lieu d'aller se joindre à
un fœtus suisse, elle était faite pour animer
quelqu'un des membres de vos académies. Il fit
un voyage à Paris, il y a un an. Je lui ûs alors
une malice. Je fis courir certains petits vers
qu'il avait faits sur votre chapitre. Les voici, si
je m'en souviens :
Nostris cedere prisca Fontenellus
Demonstrare yolens et hic et illic
Cocquirit nova praeferenda priscis.
At cùm se nihil invenire cemit,
Libros impatiens, facit, probatqae
Nostris cedere prisca Fontenellus. »
Puis il ajoute :
« A propos de livres, nous voyons ici avec un
extrême plaisir le nouveau Journal des savatits.
Il paraît bien, monsieur, que c'est vous et vos
semblables qui y mettez la main, car il ne se
peut voir rien de plus judicieux ni de mieux
écrit. Et vous tenez fort bien jusqu'ici la parole
que vous avez donnée que tous les partis seraient
contents de vous par rapport à la religion.... »
A tous ces compliments, Fontenelle répondait
par des compliments :
CHAPITRE XI ^i\
que j'ai trouvé son style bien vif, bien gai, bien
léger pour un étranger. La sottise que je vous
dis là,... je vous supplie de croire que je la con-
nais bien pour ce qu'elle est; je ne crois point
du tout les esprits suisses moins déliés que les
français, peut-être seulement sont-ils moins en
haleine, moins accoutumés à un certain ton,
mais ils le prendront quand il leur plaira et y
réussiront très bien.
» Je n'ai nulle part au Journal de France, Il
est vray qu'on m'y avait destiné une place et
c'est sur cela que le bruit en a couru, mais je
ne l'ai point acceptée. J'ai assez d'occupation
d'ailleurs et plus qu'il n'en faut. Le secrétariat
de l'Académie des sciences et ces histoires qu'il
faut faire suffisent à un paresseux, à un très mé-
diocre savant qui, par conséquent, ne va pas
vite, et à un homme qui n'est pas encore bien
revenu des plaisirs du monde et qui y donne un
temps considérable. Je ne suis plus que mathé-
maticien et physicien, et avec cela je ne le suis
guère. is>
Durant son séjour à Paris, ainsi que nous l'a-
vons vu précédemment, Turrettini connut l'abbé
Bignon. C'était le célèbre oratorien qui vécut de
J.-A. TURRETTINI 16
313 CHAPITRE XI
1G61 û 1743, et qui mit sa vaste érudition au ser-
vice du roi, dont il était bibliothécaire. Membre
lie l'Académie française, il lui faisait honneur
jiar ses travaux historiques. On lui doit une
l'-Jude des médailles du règne de Louis XIV.
Turretlini et Bignon correspondirent souvent
ensemble.
Dans un autre ordre de savants, qui eurent
des rapports épistolaires avec Turrettini, citons
encore Leibnitz. Il n'est pas étonnant que ces
ili'ux hommes se soient connus, appréciés et
aient eu Tocoasion de s'écrire. On sait que le
oêlèbre auteur de la Théodkée travaillait avec
litissuet ot Pélisson à réunir les catholiques et
It>* ri'formôs: n'ayant pu réussir dans cette en-
lr<*l»ri#e. i v-ause de Topposition qu'il fit à l'évè-
t)uc Je Meaux, qui voulait imposer les canons du
■ ^'«s-iW de Tiviite commt? base de foi pour les
CHAPITRE XI 243
pensionnat, où son ami Bayle professa. Plus tard,
Chauvin passa en Prusse, où l'appelait l'électeur
Frédéric-Guillaume, et créa à Berlin le Journal
des savants^ dans lequel se publiaient des arti-
cles de philosophie, d'histoire et de mathéma-
tiques. Bon cartésien, il voulut' corriger la doc-
trine du maître et donna une nouvelle explica-
tion de l'automatisme des animaux.
Nous trouvons encore beaucoup de noms à
citer parmi les correspondants de Turrettini :
Saint- Clair, bibliophile et mathématicien dis-
tingué, qui s'attacha à faire la revue des manu-
scrits des bibliothfîques de Rome, informa son
ami des nouvelles théories d'alors sur la cha-
leur, et lui fit connaître les savants par lesquels
le génie anglais venait de s'illustrer. — Beau-
mont, qui fut à la fois publiciste, avocat et phi-
losophe. — Baratier, Benion et Jaquelot, qui
lui parlèrent longuement des ouvrages nom-
breux qui se publiaient alors en Hollande. —
Curchod le physicien. — Clavion l'historien. —
Cartier le fameux bibliophile. — Chandieu lo
numismate. — Cornabé. — Cunigham. — Cou-
lan, l'ami de Jurieu. — Bonis. — Du Pan. —
Du Mont, l'historien de la réformation de la
244 CHAPITRE XI
Suisse. — Duiioyer, etc. — Il n'est pas jusqu'au
physicien Gravesande qui ne l'entretint de sujets
scientifiques. Témoin une lettre fort intéres-
sante, datée de Bois-le-Duc, où le savant danois
lui explique le fonctionnement de la pompe qu'il
vient d'inventer et qu'il trouve « fort aisée, moins
embarrassante et moins sujette à se déranger*. »
Nous indiquerons ensuite le célèbre Oster-
wald, de Neuchâtel, qui écrivit à Turrettini un
grand nombre de lettres, et le professeur We-
renfels, à Bâle ; tous deux échangèrent avec lui
leurs impressions au sujet des troubles de Ge-
nève et des débats théologiques de l'époque.
Iselin et Gerneler correspondaient également
avec Turrettini. Le premier, qui fut longtemps
professeur d'histoire à l'université de Bâle, en-
tretenait son ami de querelles religieuses; le
second, professeur d'éloquence à Marbourg,
d'histoire et d'antiquité à Bâle et de théologie
dans la même ville, lui parlait de belles-lettres
et de sciences.
Après eux mentionnons Burlamachi, profes-
seur de droit et homme d'Etat distingué. D'un
* 20 août 1732. Archives particulières, Turrettini.
CHAPITRE XI 245
caractère ferme et viril, il contribua par sa pa-
role et ses écrits à illustrer sa pairie et à la ren-
dre florissante et forte. Turrettini, quoique ha-
bitant la même ville, échangea avec lui bon
nombre de lettres, ainsi qu'avec Baulacre; ce
dernier, qui fut longtemps bibliothécaire de la
république, réunissait à un haut degré les con-
naissances du théologien, du moraliste, de This-
torien, du critique et de Tantiquaire.
Turrettini eut une correspondance considé-
rable avec les savants vaudois de l'époque qui
formaient comme une sorte de pléiade litté-
raire, philosophique et religieuse, dont les tra-
vaux et les discussions firent du bruit au dehors.
C'est dans ce centre qu'on voyait par exemple
de Trey, auteur de V Harmonie des Evangiles et
de sermons remarquables. Il avait fait ses études
avec un grand succès dans les académies de Ge-
nève et de Lausanne. Dans les thèses publiques
il se distinguait particulièrement soit en soute-
nant soit en opposant. Turrettini goûtait la cor-
respondance et la conversation de cet homme qui
possédait beaucoup de hardiesse et une grande
facilité d'écrire et de s'exprimer et surtout une
mémoire prodigieuse. Etant jeune étudiant il lui
CHAPfTBK XI
■nul irrv.i le retenir un sermon qu'il entendu
T'iionoer i un uapuoia dans le canton de Fri-
x'uiTi .'■ lu le PÎciter ensuite mot à mot. Pen-
■.iiz'. m :i -^tuit proposant, il mémorisa de même
:a ns-jiir* uroD»ncé par un des premiers pas-
- -îrs ie Lju^niie. un jour solennel et il le ré-
;u sais -iMiii»ment à ce prédicateur lui-même.
*:.* i .Tîtte époque brillait à l'académie de
._>..^ï on mtre correspondant de Turrettini,
.-rsaut ie Rebecque, <iui occuiia successive-
■.;■:■, e^ -aaire* le philosophie, de théologie et
r >Ies— eOre* ■ians sa ville natale. 11 fut lié
-•?• i'us. e* sivanis illustres de son temps. U
1— !*'r;-; fui -uni -'Jinniun, le comte de Dhona
■ -«".«r i Z:vwt. i'unnt aux lettrés genevois
1 , ■■.;rT~'.tiai -ti ■jartK'uiier Toecasion de le
.ir rï-r.i'î'iittie'Ji.
CHAPITRE XI 247
actif dans les débats du Consensus^ le premier
en refusant de signer le formulaire imposé par
LL. EE. de Berne, tout, en déclarant à ces der-
nières son entière soumission à d'autres égards,
le second en rédigeant des mémoires contraires
aux intentions du clergé dominant, avaient tous
deux entretenu de fréquents rapports au sujet
de ces brûlantes matières avec Turrettini, rap-
ports qui se continuèrent au delà de l'époque
de ces tristes disputes. Nommer parmi les amis
de Turrettini Crousaz et Polier, n'est-ce pas
aussi nommer Barnaud le traducteur du Con-
sensus et l'auteur du Mémoire pour servir à
l'histoire des troubles arrivés en Suisse à l'oc-
casion du trop célèbre formulaire? Barnaud
occupait une place importante dans l'histoire
de ces événements et l'ouvrage dans lequel il
les rappelle est très bien composé au point de
vue de la réalité des faits. On sait qu'il fut aidé
dans son travail par Rodolphe de Waldkirch,
professeur et successeur de Barbeyrac.
CHAPITRE XII
Turrettini ei les réfugiés français.
<3-€>
Nous avons vu Turrettini en correspondance
avec les savants de l'Europe, voyons-le mainte-
nant s'intéresser aux affaires religieuses des
Eglises de France ou bien traiter avec les réfu-
giés de ce pays des questions de foi, de littéra-
ture ou de science.
Un des hommes les plus marquants du Refuge
en Hollande était Rasnage, le digne successeur
de Jurieu et l'adversaire de Bossuet. Il n'est pas
besoin de nous étendre beaucoup sur ses pre-
mières années, disons simplement qu'après de
bonnes études à Genève, puis à Saumur, il avait
été nommé pasteur à Quévilly près de Rouen.
On sait qu'il avait été obligé de quitter son
CHAPITRE XII tA\)
Eglise et la France à la révocation, et qu'il se
rendit à Rotterdam où son ami Bayle l'appelait.
C'est de là que sa pensée se reportant vers
ses amis d'étude ou vers ses anciens compa-
gnons d'infortune, il commença avec eux cette
riche correspondance dans laquelle il se révèle
tour à tour comme théologien, moraliste, histo-
rien et diplomate; car, n'oublions pas que c'est
grâce à ses efTorls que fut conclue la triple
alliance de 1717 pour combattre les projets am-
bitieux du cardinal Alberoni.
Basnage parle à Jean-Alphonse Turreltini de
toutes les nouvelles politiques religieuses et lit-
téraires qui pouvaient intéresser deux hommes
d'une culture aussi étendue. Théologien, il se
donne lui-même comme l'apôtre de la charité
fraternelle. C'est ainsi qu'écrivant à Turrettini
lors des débats entre la haute et la basse Eglise
en Angleterre, il lui dit :
« Comme je suis un théologien pacifique et
tolérant, je verrai avec un plaisir extrême la
lettre de Mgr l'archevêque de Cantorbury qui
contient un détail des moyens par lesquels on a
apaisé les disputes sur la grâce. »
Moraliste, il pensait que la vérité était préfé-
CHAPITRE XII 251
avec lequel Turrettini fut très lié. C'est de Berlin
où le réfugié français avait dû se retirer après
la révocation de TEdit de Nantes qu'il lui écrit
un nombre considérable de lettres qui reflètent
l'esprit supérieur de leur auteur. D'Ancillon fut
un homme distingué et occupa sur le sol étran-
ger des emplois importants qui ne l'empêchaient
pas en même temps d'être un écrivain de pre-
mier ordre.
Turrettini se lia avec Bayle, l'auteur du Dic-
tionnaire, lorsqu'il habita Genève et ses envi-
rons. L'écrivain français eut toujours pour notre
ville un grand attachement. Rentré dans le pro-
testantisme qu'il avait momentanément déserté,
il se rendit aux avis de ses parents qui jugeaient
plus prudent de lui faire quitter la France vu
les châtiments infligés aux relaps et il vint
dans la cité de Calvin pour y étudier. Qu'était
alors cette ville pour les réfugiés?
« Cette Rome du protestantisme, dit Damiron,
était une ville savante et libérale qui semblait,
comme la Hollande, placée aux portes de la
France pour recevoir et recueillir les exilés de
la pensée qu'un pouvoir jaloux y poussait inces-
samment. »
CHAPITRE XII 253
rite, mais selon leur âge, c'est-à-dire que je n'y
apporte aucune méditation et que je n'examine
point quel rang et quel ordre il faut donner aux
pensées, me contentant de les ranger à mesure
qu'elles me viennent. Ainsi ce sont des troupes
tumultuaires ou, pour mieux dire, semblables à
celles que Marius assembla après sa disgrâce.
Vous savez qu'il prenait tout ce qu'il pouvait et
que même il donnait la liberlé aux esclaves qui
se venaient enrôler sous lui. Je fais à peu près
comme cela mes levées lorsque j'écris.... >
Dans ses lettres à Turrettini, nous retrouvons
ces qualités de pensées et d'expressions que
chacun connaît : cette soif d'apprendre, de pui-
ser aux bonnes sources, cette curiosité affamée
dont parle Sainte-Beuve, cette sagacité péné-
trante, ce bon sens dans le jugement, cette
finesse d'appréciation, cette variété et cette ri-
chesse de termes vifs, nerveux et par-dessus
tout cet esprit critique qui le distinguait parti-
culièrement et que dans les œuvres plus impor-
tantes il poussa jusqu'au génie.
La correspondance de Bayle est le type de la
variété. Tantôt, selon sa manière, il se prend
« à faire des courses sur toutes sortes d'au-
254 CHAPITRE i[n
teurs; » de là les innombrables nouvelles biblio-
graphiques qu'il donne à Turretlini; tantôt il
parle de la composition de son Dictionnaire cri-
tique, pour lequel il sollicite des matériaux. Pui&
il discute les événements du temps, les discours
académiques, les fameuses querelles qui firent
tant de bruit en Hollande entre des professeurs
de Leyde et d'Amsterdam.
Plus loin, il demande des détails sans nombre
sur tel personnage ou sur tel événement et
s'excuse en s'avouant beaucoup trop inierro-
gativo.
Il, parle aussi de sa querelle avec Jurieu, le
ministre français, querelle dont les débats rap-
pellent un peu et dans certains détails ceux qui
éclatèrent entre Woëssius el Descartes.
Ailleurs il entretient Turrettini de ses recher-
ches sur le célèbre docteur Akakia, afin de sa-
voir si ce fut le père ou le fils qui fut professeur
au Collège de France; plus loin il lui raconte la
bataille de Nerwinden; puis il lui fait le récit du
discours que La Bruyère a prononcé le jour de
sa réception.
« On m'a prêté, dit-il, le discours de M. de La
Bruyère, prononcé à l'Académie le jour de sa
CHAPITRE XII iôo
réception. Je ne sais point ce que les connais-
seurs en disent, mais pour moi je Tai trouvé
tout à fait beau. C'est un style d'un ton fort sin-
gulier et qui, sans être selon toutes les règles
du dégagement des périodes et des équivoques
de nos nouveaux grammairiens, est plein d'idées
qui, en peu de mois, enferment de grands ob-
jets. »
Ce jugement, remarquons-le en passant, con-
traste singulièrement avec celui de Turrettini,
lorsqu'il écrivait de Paris son opinion sur la ha-
rangue de l'auteur des Caractères.
Ailleurs il est encore question de l'Académie
française.
« Je n'ai point encore reçu, dit Bayle, le dis-
cours de M. Dacier que vous m'avez envoyé. Il
me semble que ça a été une besogne assez rude
pour ce nouvel académicien que l'éloge de son
prédécesseur et celui de la dernière campagne;
et s'il s'en est bien tiré, il faut qu'il soit devenu
de ceux dont Balzac a dit qu'ils savent danser
sur la corde. Nous ne voyons ici aucun des dis-
cours qui se prononcent ou qui se lisent dans
l'Académie française, les libraires ne les impri-
ment point; ils ne vendraient pas cette mar-
CHAPrTRE XII 257
car je vois qu'en France, où les évèques pren-
nent beaucoup de précautions contre cela, c'est
presque la même chose que le bourignonisme. »
Nous avons déjà vu, dans le cours de cette
étude, Jacques Saurin en relations avec Turret-
iini. Le nom du premier est trop haut placé dans
les fastes de la prédication au temps du Refuge
pour que nous omettions de rappeler ici son
fiouvenir. Saurin était venu à deux reprises à
€renève recevoir de Turrettini les solides ensei-
^ements qui devaient développer son éloquence
et ses facultés naturelles. Le grand prédicateur
de la Haye conserva toujours sur le sol étranger
une véritable vénération pour le maître auquel
il témoigna à plusieurs reprises les sentiments
de la plus haute estime.
Saurin ne fut pas seulement un prédicateur
d'une rare éloquence, mais un pasteur plein de
zèle, de dévouement et de charité. Dès l'année
1715, après dix ans de ministère à la Haye, sa
santé inspirait déjà de vives inquiétudes à ses
amis*. Le 30 décembre 1730, il expira dans le
' n était menacé de cécité. Un fac-similé des lettres
de Saurin h. Tun-ettini a été publié à Genève, par
M. Jules Carey. Il est curieux de comparer l'écriture de
J.-A. TURBETTINI 17
258 CHÂPiTBE xn
calme et la paix en prononçant ces paroles, qui
semblent comme le dernier reflet d'un beau
jour : « Que de gloire et de grandeur en Jésus-
Christ I Aimez la piété ; il n'y a que cela de bon
au monde. »
Les lettres que Saurin adresse à Turrettini ne
sont pas exemptes d'incorrections, mais elles^
respirent la plus cordiale simplicité. La louange
y revêt les formes les plus gracieuses et les plus
aimables. Dans les moments où Saurin a lieu de
se plaindre de la censure ecclésiastique, de la
malveillance du clergé et des consistoires à son
égard, il ne cesse pas de se montrer modéré,
comme doivent l'être tous les vrais chrétiens.
Turrettini fut «ussi en rapports d'amitié avec
Louis Saurin, frère cadet de Jacques. Ministre lui-
même, il devint pasteur de l'Eglise de Savoie à
Londres. Il mourut en 1749, doyen de St-Patrick,
en Irlande, où sa postérité subsiste encore^.
ces trois pièces : ferme en 1705, elle perd do sa précision
en 1707, et en 1727 ne laisse pins aucun doute sur le
précoce affaiblissement de la vue de Saurin.
* Pour plus de détails relatifs au pasteur Louis Sau-
rin, on peut recourir a l'excellent ouvrage de MM. Ga-
berel et Deshours-Farel, qui contient une ample source
d'informations sur la famille Saurin.
CHAPITRE XII 259
C'est de Londres qu'il écrit à Turrettini sur
des matières théologiques ou sur des points re-
latif au Refuge en Angleterre.
Citons encore parmi les amis les plus fidèles
de. Turrettini, Jurieu. Tour à tour professeur,
pasteur et enfin président des Eglises wallonnes
de la Hollande, il était Tami du roi Guillaume et
en quelque sorte le promoteur du mouvement
foligieux, politique et littéraire qui emportait le
commencement du dix-huitième siècle. Souvent
son imagination Tégara; mais en dehors des
querelles théologiques, il avait un excellent
cœur. Ce n'est pas le lieu ici de retracer le nom
de tous ses nombreux ouvrages ni même d'indi-
quer les efforts qu'il fît pour procurer la liberté
de conscience aux protestants français ; conten-
tons-nous de dire qu'il dépensa sa vie à faire triom-
pher les doctrines progressives de la réforme.
Superville échangea quelques lettres avec
Turrettinj. Exilé comme le précédent, lui aussi
consacra sa vie à la cause de la réforme, aussi
bien que ses amis et collègues Benoit, Martin,
Du Bosc, de la Devèze. Sa correspondance roule
principalement sur les questions religieuses et
sur les ouvrages nouvellement parus.
CHAPITRE Xlf :261
cartésien, réfutant avec infiniment d'esprit la
doctrine des tourbillons de Descartes, ainsi que
ses idées sur Tâme des bêtes ; il lui fît aussi le
récit des arrêtés qui avaient été pris au synode
de Rotterdam contre les remontrants et les pa-
jonistes. Nous savons qu'en i693 il succéda à
Bayle dans la rédaction du fameux journal la
République des lettres.
Barbeyrac correspondit longuement avec Tur.
rettini sur les grandes questions abordées par
les amyraldistes, les supralapsaires et les infra-
lapsaires, en même temps il l'entretint des coc-
ceins et des voëtiens. Ces lettres renferment des
détails curieux sur la nomination de Barbevrac
à la grande église de Groningue.
Nous serions incomplets, si nous ne mention-
nions encore Forneret, qui fut un théologien et un
prédicateur éloquent du Refuge, d'abord à Lau-
sanne et ensuite à Berlin, où l'avait appelé le roi
de Prusse. Après lui Franconis, que Turrettini,
avec son obligeance accoutumée, munissait de
livres et de manuscrits ; Bibaud, exilé, qui fut
retenu en Suisse par l'aimable et cordiale hospi-
talité qu'on lui offrit; réservons aussi une men-
tion honorable pour Hérault, pasteur, d'abord
S62 CHAPITRE xn
à Alençon, puis en Hollande, où il s'occupa long-
temps du rachat des esclaves hollandais et fran-
çais chez les Turcs; sa correspondance avec
Turrettini nous fait passer devant les yeux
toutes les petites querelles des sectes protes-
tantes des Pays-Bas, qui « trempent trop sou-
vent leurs plumes dans le fiel. » Limeuille, au-
quel Turrettini procura une place en Hollande,
grâce au concours de ses amis du Refuge, et qui
paya la dette de sa reconnaissance à son bien-
faiteur par une correspondance riche et variée;
Merlat, qui s'entretint surtout avec lui d'élo-
quence sacrée; Plantier qui, gagnant la terre
de l'exil, fut arrêté à Genève par Turrettini,
reçu bourgeois de cette ville en 1723 et dota
sa nouvelle patrie de plusieurs ouvrages estimés.
Réservons aussi une place pour Roy, qui s'éta-
blit à Lausanne après la révocation et consacra
sa vie à la nouvelle école de théologie ; Rosset,
fort admirateur des ouvrages de Turrettini et qui
entretint avec lui une correspondance animée,
et surtout Lescot, homme d'une fine critique,
qui intéressa souvent notre professeur par un
récit piquant des démêlés de Bayle, de Basnage
de Beau val, de Jurieu et de Saurin.
CHAPITRE XIII
Turrettini et les martyrs pour la foi.
o-o-
Après avoir sommairement analysé la corres-
pondance de Turrettini, reprenons la suite de
sa vie en rappelant ses efforts pour améliorer le
sort des protestants de France qui traversaient
alors des jours si néfastes et celui des Vaudois
du Piémont persécutés par le duc de Savoie.
Nous ferons suivre ces détails d'un rapide aperçu
de ce que Turrettini fit pour les différentes
Eglises de l'étranger.
Ses tentatives en faveur des protestants fran-
çais ne furent pas toujours couronnées de suc-
cès : néanmoins nous essayerons de retracer
en quelques lignes ce qu'il fit en leur faveur. Il
fut en rapport avec tous les principaux prési-
264 CHAPITRE XIU
dents des commissions organisées pour faire ac-
corder la liberté de conscience aux réformés de
France; il entretint une correspondance intime
avec la plupart d'entre eux. Souvent le récit de
. leurs souffrances Témut profondément, et son
cœur répondit toujours aux appels qui lui furent
adressés. L'un deux, nommé Clavion, après bien
des tracasseries, avait été obligé de s'expatrier,
et de sa nouvelle résidence il implorait Turret-
tini en faveur de ses paroissiens si involontaire-
ment abandonnés. Celui-ci, avec un tact parfait,
s'intéressa plus d'une fois aux affaires de ce pas-
teur et de son Eglise. Ces services-là n'étaient
pas à dédaigner; en effet, quelle était la position
des protestants français à ce moment-là? Le
dimanche on leur lisait quelques sermons et
quelques prières dans les assemblées du Désert :
comme il n'y avait pas de pasteurs, aucun ma-
riage n'était béni ; la communion n'était pas cé-
lébrée; malgré les efforts d'Antoine Court et de
ses collègues le culte public n'était pas rétabli;
aussi suivant l'énergique expression de l'un
d'eux*, ils étaient obligés de vivre sans religion.
Gaizard, correspondance inédite.
CHAPimE XIII 2tî5
D'autre part l'activité de Turrettini ne se borna
pas à des consolations spirituelles ou à des actes
de charité privée, mais elle s'étendit d'une ma-
nière plus efficace aux galériens et aux formats
pour la foi. Leur sort était bien digne d'exciter
les sympathies d'une âme généreuse. Turrettini,
comme on le sait, à l'occasion de la signature du
traité d'Utrecht, écrivit à la reine d'Angleterre
des lettres fort éloquentes, et avec ses collègues
de Zurich et de Berne lui présenta un mémoire
fidèle du triste état des galériens français. La
reine Anne, sur ses instances, aussi bien que sur
celles de ses collègues étrangers, finit par obte-
nir la liberté de cent trente-neuf forçats de Mar-
seille et celle d'un plus grand nombre les années
suivantes. Un autre exemple de la dévorante
activité de Turrettini à s'employer au soulage-
ment des protestants français persécutés, fut le
zèle avec lequel il aida de ses conseils précieux
ceux qui, comme B. Du Plan, collectaient en fa-
veur des Eglises sous la croix.
Turrettini, vers la fin de sa carrière, entretint,
en effet, des rapports très suivis avec Benjamin
Du Plan, gentilhomme d'Alais, député général
des synodes des Eglises réformées de France et
i
ï^
=^
* ^. ■
cHAPinuE xm 267
d'Alais en Languedoc^ d'une taille au-dessus de
la médiocre, cheveux longs, âgé d'environ qua-
rante ans, est d'une famille de notre religion;
qu'étant sorti du royaume de France pour en
faire une profession publique, il a demeuré près
de sept ans au milieu de nous, pendant lesquels
il nous a extrêmement édifiés par ses mœurs
pures et par son zèle pour l'avancement du
règne de Jésus-Christ; il a fréquenté fort soi-
gneusement nos assemblées de piété et il a cé-
lébré la sainte cène avec nous toutes les fois que
l'occasion s'en est présentée. C'est pourquoi, le
voyant partir pour la Hollande où il va faire un
voyage, nous le recommandons à la grâce de
Dieu et à la' bienveillance de nos frères. »
Les lettres de Du Plan à Turrettini datées de
Lausanne, de La Haye, de Copenhague et de
Londres fourmillent de détails intéressants sur
sa mission, et jettent sur cette période de l'his-
toire du protestantisme français un jour tout
nouveau. D'autre 'part, ces missives témoignent
du rôle important que J.-A. Turrettini joua au
sein de la commission qui avait été nommée en
vue de provoquer et de distribuer des secours
aux malheureux huguenots.
268 CHAPITRE xm
L'argent que Turrettini* obtint de riches el
illustres protestants en faveur des malheureux
français persécutés pour la foi, aussi bien que
celui dont il encourageait les collectes à l'étran-
ger, était employé à l'entretien des ministres de
l'Evangile et des étudiants qui prêchaient parmi
eux; puis à la conservation de leurs écoles. On
affectait une partie de ces sommes au soulage-
ment de divers prisonniers retenus pour cause
de religion à la tour de Constance, à celle de
Crest, et en d'autres forteresses, au rachat de
quelques galériens quand l'occasion se présen-
tait et à l'adoucissement du sort de ceux qu'on
ne pouvait rendre à la liberté. Enfin, les secours
fournis aux fidèles surpris dans les saintes as-
semblées et surtout aux prédicateurs qui étaient
saisis dans l'exercice de leur ministère et pour
cela même exposés aux persécutions, ainsi que
l'achat de livres de piété qu'on envoyait pour
consoler tous ces malheureux, 'absorbaient vite
le reste de ces dons.
En s'occupant des malheureux Vaudois, Tur-
* Archives Turrettini, manuecrits sur les protestants
de France.
CHAPITRE xni !269
rettini continuait la tradition genevoise. Il se
rappelait avec vivacité ce que ses devanciers
avaient fait en 1687 en faveur de trois mille émi-
grés des Vallées. Il se souvenait du lamentable
spectacle de ces troupes décimées par la faim et
la maladie, que Genève recueillit avec l'empres-
sement que donne seule la charité chrétienne.
On sait que la moitié de la population s'était
portée à leur rencontre jusque sur les bords de
l'Arve qui servait de limite à notre pays, si res-
treint sur la carte, mais si grand dans le monde,
dit un auteur du temps. Les Genevois s'entre-
battaient, dit une lettre contemporaine, pour
recueillir les plus misérables de ces pauvres
Vaudois, et nos archives publiques nous appren-
nent que, vu l'empressement de la population à
les recevoir, le Conseil d'Etat de Genève dut
rendre un arrêté par lequel il fut prescrit à cha-
que citoyen d'attendre pour recevoir les nou-
veaux venus « la distribution de leurs billets de
logement*. »
Au commencement de la carrière active de
Turrettini en 1694, le duc de Savoie avait ac-
* Voir Muston, V Israël des Alpes.
270 CHAPITRE XUI
cordé à ses sujets protestants des Vallées vau-
doisesun édit sur lequel on avait beaucoup trop
fondé d'espoir. Rétablis dans tous leurs anciens
privilèges temporels et spirituels, les pauvres^
populations de ce pays avaient cru être à jamai»
affranchies. Ilélas ! leur tranquillité ne fut qu'ap-
parente, leur joie de courte durée, et bientôt
troublée par les persécutions sans cesse renais-
santes des prêtres romains. Lorsqu'on lit le»
mémoires particuliers du temps et la correspon-
dance confidentielle des pasteurs des Vallées
avec Turrettini, on constate avec douleur que
les pauvres Vaudois se laissaient reprendre en
détail ce qui leur avait été donné en bloc. Ainsi
on ne leur permit plus d'avoir des ministre»
étrangers, ce qui faisait que leur culte n'était
pas desservi par un nombre d'ecclésiastique»
suffisant.
En 1713 et 1714, à la suite de la paix d'Utrecht
dont le traité stipulait que Louis XIV ne cédait
Pragela au Piémont qu'à la condition de tolérer
le seul culte catholique, de nouvelles persécu-
tions furent dirigées contre les réformés vau-
dois. En 1716 on leur interdit de tenir même des
assemblées religieuses de plus de dix personnes,.
CHAPITRE XIII 271
SOUS peine d'amendes et des galères en cas de
récidives. Plus tard eut lieu la triste condamna-
tion du pasteur Gyprien Appia, Tami de Turret-
tini et au sort duquel ce dernier s'intéressa si
vivement. Appia fut poursuivi pour avoir baptisé
Tenfant d'un habitant de Fenestrelle, et après un
long procès, fut condamné au bannissement, à
la confiscation de ses biens; peines qui, heureu-
sement furent commuées, grâce à l'intervention
de lord Edge, ambassadeur d'Angleterre à la
cour de Turin. Toutes ces vexations allèrent en
empirant jusqu'en 1728 et 1730 où de nouvelles
iniquités furent votées par le sénat contre les
Vaudois.
Pendant tout ce temps Turrettiië ne cessa de
correspondre en faveur de ses frères malheu-
reux avec les hommes influents de l'Angleterre,
notamment avec l'archevêque de Cantorbury et
celui de Londres, mylord Compton. Turrettini
se rappelait que lors de l'édit de 1694 le duc de
Savoie avait spécifié que les faveurs qu'il accor-
dait aux Vaudois n'étaient octroyées que par la
considération des instances qui lui avaient été
faites par Sa Majesté le roi d'Angleterre. Aussi
Turettini tournait- il sans cesse son attention de
^72 CHAPITRE XIII
ce côté-là et en attendait-il avec raison les secours
les plus efficaces. On le verra suffisamment par
la lettre suivante que lui écrit Bastie sur le rôle
de négociateur dont on veut le charger pour
l'Angleterre :
« Nous avons pris la liberté d'écrire à Sa Ma-
jesté le roi de la Grande-Bretagne, lui dit Bastie,
modérateur de la Table vaudoise, pour lui témoi-
gner la joie que nos Eglises ont ressenti à son
avènement à la couronne des trois royaumes et
pour implorer sa protection, le rétablissement
de la vallée de Pragela et de la Peyrouse, et lui
demander des pensions pour treize pasteurs et
treize maîtres d'école, et avons adressé la lettre
k Son Excellgpce M. Cheswind le priant de nous
appuyer de ses intercessions. Comme vous avez,
monsieur, des connaissances, en Angleterre,
nous vous supplions d'écrire en notre faveur au
roi de la Grande-Bretagne, là où vous trouverez
k propos, sur tous ces articles, et d'employer
pour nous tout le crédit que vous avez dans cette
bienheureuse île; les mouvements que vous
vous êtes donné dans le passé, nous font espé-
rer que vous nous accorderez la même protec-
tion à l'avenir, nous vous la demandons, mon-
CHAPITRE xiu :273
sieur, avec toute rhumilité et l'ardeur dont nous
sommes capables. Si les pasteurs ne sont pas
secourus par des pensions, il est impossible
qu'ils puissent subsister, la misère des peuples
les met hors d'état de fournir à leur entretien,
ils gémissent sous le fardeau de leurs charges,
et leurs familles après eux sont très misérables.
Accordez-nous, monsieur, la grâce de solliciter
en Angleterre en notre faveur.
B Les habitants de la vallée de Pragela sont
présentement un peu tranquilles, mais s'ils ne
sont pas rétablis dans la liberté de servir Dieu
publiquement dans l'enceinte de leurs vallées,
ces beaux commencements de zèle et d'attache-
ment pour la religion s'évanouiront infaillible-
ment avec le temps, et on peut leur appliquer
ce que dit Salomon, que l'espérance fait languir
le cœur, et peut-être pouvons-nous ajouter
qu'un long délai leur fera enfin perdre courage :
nous sommes fondés dans cette conjecture par
la connaissance que nous avons de leur état; et
il est bien important qu'on profite de la conjonc-
ture favorable oii se trouvent les affaires en An-
gleterre pour leur procurer ce que nous et eux
désirent passionnément. y>
J.-A. TL'RRETTIM 18
S74 CHAPITRE xni
La reine Caroline, instruite par Wake du fâ-
cheux état des réfugiés vaudois, lui écrivit la
lettre que nous connaissons tous et où elle té-
moigne son désir de faire passer les secours
qu'elle destinait aux émigrés par le seul inter-
médiaire de Turrettini.
« Mylord, écrit-elle au mois de janvier 1731,
j'ai été si sensiblement touchée de la lettre que
vous m'avez écrite et de celle que vous m'avez
envoyée de M. Turrettin, que je vous prie d'en-
voyer ce peu de secours pour les pauvres Vau-
dois qui souffrent pour la vérité. Je vous conjure
de ne parler de cet argent à personne au monde.
Le seul honneste homme, M. Turrettin, qui vous
a écrit, en peut être informé pour le distribuer
au plus nécessiteux. Vous lui en confierez le se-
cret, mais que cela ne soit su de personne. »
Immédiatement après Wake envoyait à Tur-
rettini vingt-cinq mille francs de la part de la
reine, pour être donnés par son intermédiaire
aux malheureux réfugiés vaudois.
Turrettini fut pour beaucoup dans les dispo-
sitions favorables que LL. EE. de Zurich témoi-
gnèrent en plusieurs occasions aux pauvres
habitants des Vallées vaudoises. L'amitié réci-
CHAPiTBB xm 275
proque du professeur genevois et du conseiller
Escher explique suffisamment ce fait. Bien sou-
vent Zurich se plaignait, refusait le secours, puis
fmissait par le donner.
(( L'on a toutes les raisons à Zurich de se
plaindre, écrit C. Appia à Turrettini, en date du
7 janvier 1735, que ceux des Vallées demandent
sans cesse tantôt pour une chose, tantôt pour
Tautre. Mais les fâcheuses circonstances où nous
avons le malheur de nous trouver nous rendent
souvent importuns malgré nous. Si dans des cas
de cette nature nous étions abandonnés, que de-
viendrions-nous? Nous ne sommes pas en état
de supporter de si gros frais nous-mêmes; d'ici
nous ne pouvons espérer aucun secours. Nous
ne savons donc à qui nous adresser ailleurs qu'à
LL. EE. qui, dans toutes les occasions fâcheuses,
se sont toujours montrées nos protecteurs et
nos pères, et nous espérons que dans celle-ci
elles nous feront encore sentir les doux effets de
leur charité. »
L'intervention particulière de Turrettini dans
les affaires des Vallées vaudoises était très con-
sidérable. Lés extraits que nous pourrions citer
de sa correspondance avec les pasteurs Cyprien
276 CHAPITRE XIII
et Paul Appia, Arnaud, Jahier, Reynaudin, Bas-
lie, Léger et tant d'autres montrent les services
journaliers qu'il rendait aux Vaudois. S'agit-il
de diriger dans leurs études de jeunes théolo-
giens, c'est à Turrettini qu'on s'adresse. Faut-il
recourir, dans un moment critique, aux princes
allemands et anglais pour faire relâcher des pas-
teurs emprisonnés, Turrettini est encore là pour
solliciter leur intervention en leur faveur. Ail-
leurs les pasteurs sont tout fiers de pouvoir lui
donner la liste exacte des familles secourues par
les dons qu'il leur a envoyés, ^t dont l'un d'entre
eux le remercie par ce vers si connu :
Concordia res parvae crescunt, discordia vcro dilabuntur .
Un jeune étudiant vaudois donne-t-il à son
père quelques inquiétudes au sujet de sa con-
duite dans Tune des universités suisses, c'est à
Turrettini qu'on demande de le faire venir à Ge-
nève et de veiller sur lui.
C'est .encore à Turrettini qu'on a recours pour
l'envoi de livres d'édification qui doivent porter
des consolations dans ces vallées de larmes; ou
bien, lorsque les ressources manquent pour la
construction d'un temple, c'est à lui qu'on fait
CHAPITRE XIII 277
appel pour collecter les sommes nécessaires, ce
qui lui vaut cette touchante parole de reconnais-
sance : « Nos Eglises, lui écrit Jahier, vous re-
gardent comme leur père et prennent la liberté
de vous envoyer leurs salutations fraternelles. »
Sa générosité à Tégard des Vaudois du Pié-
mont était sans limite. Qu'il s'agît de sommes
considérables demandées par de pauvres fa-
milles, ou bien d'une simple « robe de ministre »
réclamée naïvement par un pasteur dans l'em-
barras, la bourse de Turrettini est toujours ou-
verte et son cœur toujours généreux.
Turrettini porta un vif intérêt aux Eglises de
Transylvanie persécutées, et, à l'occasion du fâ-
cheux état des protestants de Salzbourg, il cor-
respondit avec Escher, Stathalter de Zurich,
pour faire intervenir les cantons évangéliques
auprès de l'empereur d'Allemagne en profitant
de la circonstance avantageuse de la nomina-
tion du duc de Lorraine comme vice-roi en
Transylvanie. On sait que dans l'archevêché de
Salzbourg il y a beaucoup de richesses métallur-
giques et l'on croit que, déjà du temps de Luther,
quelques Saxons, qui entendaient le métier de
mineurs, s'y étaient établis et y avaient apporté
h.*-^am îeTirM
CHAPITRE XIII 279
étaient des Hollandais qui avaient été pris par
les pirates et amenés en Algérie. Les Etats géné-
raux de Hollande avaient organisé une grande
souscription pour les racheter : ils s'adressèrent
à Turrettini pour le prier de collecter en Suisse,
et ce dernier, joignant ses elTorts à ceux de ses
collègues de Hollande, tous ensemble réunirent
la somme nécessaire pour cette libération.
- iSB ^ ^
CHAriTRE XIV tS\
« Le lundi 31 août 1716, dit Michel Turrettini
dans ses Mémoires^ Télection de mon fils fut ap-
prouvée avec beaucoup d'agrément dans le Con-
seil et ayant été annoncée au peuple le dimanche
suivant, j'eus la consolation et la joie de le con-
sacrer et le présenter à TEglise le dimanche ma-
tin 13 septembre, en préchant à Saint-Pierre sur
les Actes XX et XXVIII, et il fut présenté le soir
à Saint-Gervais par M. J.-A. Turretin notre cou-
sin, qui eut le courage de se charger de cette
fonction, malgré une fâcheuse oppression qui
Tavait attaché au lit une partie de la semaine et
qui avait fait marqué sur la tablature M. le prof.
Léger comme sa caution, de sorte que nous dou-
tâmes jusqu'à midi lequel des deux prêcherait,
et ce qu'il y eut de singulier fut non seulement
qu'il fit une admirable action à son ordinaire et
la prononça avec beaucoup de force, quoique
en montant en chaire, un petit retour d'oppres-
sion lui eût presque ôté la voix et l'eût presque
mis hors d'état d'indiquer le Psaume qu'on de-
vait chanter, mais c'est qu'il expliqua le même
texte que moi avec cette différence seulement,
qu'il traita tout le verset au heu que je n'en
avais lu que les premières paroles.
282 CHAPITRE XIV
3 Dieu ratifie dans le ciel nos bénédictions ! d
En 1726 Turrettini s'employa activement à
recueillir et expédier des fonds en vue de la re-
construction d'un temple à Olaris.
£n 1737 nous le voyons très occupé à faire
passer aux Grisons les secours que notre répu-
blique destinait à Thusis qui venait d'être la
proie des flammes. A cette occasion, l'avoyer de
Steiger écrit à Turrettini pour remercier Genève
« ville, ajoute-t-il, où la charité abonde en toute
occasion. »
C'est à cette époque que Jean-Alphonse Tur-
rettini eut la douleur de perdre son cousin, le
professeur Samuel Turrettini. C'était un théolo-
gien distingué et un pasteur qui fit honneur à
l'Eglise de Genève. En voyant la santé précaire
de Jean-Alphonse, qui aurait dit qu'il survivrait
à ce parent beaucoup plus jeune que lui, qui fut
son élève, devint par son mérite son digne col-
lègue et qu'il regardait depuis longtemps avec
tant de raison comme le successeur de son nom
et de sa réputation ! Qui aurait dit que ce jeune
cousin, qu'il considérait comme le plus fidèle dé-
positaire de ce qu'il pouvait laisser de plus sacré
dans ce monde, devancerait dans l'autre celui
CHAPITRE Xn'
■a\i
Btes attaques avaient mis souvent
I tombeau!
Il fréquemment des rapports avec
mands. Quand l'un de ces der-
Fà passer par Genève, c'était géné-
I que le gouvernement churgeuit de
■ plissage.
■ 1728 Turrettini fut, en compagnie de
fa» Galbtin, délégué pur le corps des
^ aux fins de visiter le prince de Meck-
[. [Il dit dans son rapport «que le ma-
■ Conseil l'avait député à ce prince pour
*pUmenter; qu'il avait su que dans lecom-
'nt on l'avait seulement traité de monsieur,
' que le mot d'allesse y avait été glissé quel-
.ois. Que la députation de la Vénérable Com-
.nie s'était informée pour les titres qu'elle a
unes au prince. Qu'ayant envoyé le préteur
-ur demander l'heure de la commodité de Son
itesse, ils y altèrent à onze heures. Au bas de
escalier ils furent reçus par un des gentils-
lommes. Que son gouverneur les attendait au
nîlieu de l'escalier et qu'enfin ils trouvèrent le
>rince lui-même sur le palier, lequel les fît pas-
ler les premiers pour entrer dans sa chambre.
284 CHAPITRE XIV
que là ils lui firent les compliments dont ils
étaient chargés, auxquels le prince répondit
avec beaucoup d'honnêteté et de politesse. »
En 1729 il fait visite en compagnie du profes-
seur Maurice à l'un des princes de Culembach.
Une année plus tard il sert d'intermédiaire entre
le prince de Bayreuth, parrain d'une des filles
de M. de Ghâteauvieux et le Consistoire pour
que le baptême ait lieu dans la chambre même
de Son Altesse, et il réussit à obtenir cette fa-
veur.
Trois années plus tard, en 1732, Turrettini est
encore désigné pour aller complimenter Son
Altesse le prince de Nassau Utsingen. Ces céré-
monies se ressemblaient toutes, aussi nous
sommes-nous bornés à en décrire une comme
spécimen du cérémonial usité en pareilles cir-
constances.
Les relations intimes de Turrettini occupaient
une partie de sa journée par les visites qu'on
lui rendait soit l'été dans sa maison de cam-
pagne, soit l'hiver dans sa demeure de ville. Il
avait d'excellents amis. *
Sa demeure était toujours ouverte aux jeunes
gens qu'il stimulait à l'étude; il désirait les voir
CHAPITRE XIV â85
■s'évertuer, faire des progrès dans quelque bran-
che, et son amitié était acquise à ceux qui se
distinguaient.
Dans cette période de sa vie Turrettini vaquait
à un nombre considérable d'affaires lui-même.
On se figure, bien à tort, que le soin des détails
de la vie pratique est incompatible avec le gé-
nie. Les bommes doués des plus beaux talents
sont, au contraire, souvent descendus jusqu'aux
occupations les plus vulgaires, Turrettini en est
une preuve. Il dirigeait avec un soin minutieux
la gestion de ses biens et avait jusqu'aux moin-
dres détails la conduite de son domaine et de sa
fortune.
En dépit de tous les avantages que Turrettini
possédait ici-bas, talent, science, position fortu-
née, il lui manquait pour qu'il pût jouir de tant
de félicités le bien qui prime tous les autres, la
santé. On a peine à croire qu'il ait pu accomplir
autant d'œuvres difficiles, écrire un nombre si
prodigieux de lettres, monter tant de fois en
chaire quand on .songe que la maladie était son
état habituel. On peut dire que la moitié de sa
vie s'est passée dans la souffrance et que, comme
Schiller, qui produisit ses plus belles tragédies
CHAPITRE XIV 287
que l'archevêque de Cantorbury, le docteur Wake
adressait à M. Lullin des lignes qui ont été com-
parées à une oraison funèbre anticipée :
c Ce n'est pas une médiocre affliction pour moi,
dit-il, d'apprendre que les indispositions de cet
excellent homme vont en augmentant. Sa perte,
en quelque temps qu'elle arrive, sera véritable-
ment grande, non seulement pour votre Eglise
mais pour toutes les Eglises réformées. Son rare
savoir joint à une admirable netteté d'esprit, et
ce sage mélange de liberté et de discrétion qui
lui faisait éviter également toute extrémité dan-
gereuse, le doit faire regarder comme un mo-
dèle entre les théologiens pour établir parmi
eux une liberté modeste, et pour ne pas crier
d'abord à l'héré-sie contre tout ce qui s'éloigne
un peu des systèmes auxquels ils sont accoutu-
més. >
En traçant ces lignes, Wake ne supposait pas
que Turrettini ne descendrait qu'après lui dans
la tombe.
Jean-Alphonse Turrettini n'échappa point à la
plate et grossière critique du curé Pontverre,
qui, sous le nom de Minutoli publia sur les pas.
teurs genevois un misérable pamphlet dans le-
288 GHAPITBE XIV
quel il les faisait parler. Sans vouloir trop citer
de cette prose malséante, donnons, à titre d'é-
chantillons, quelques-unes des paroles que le
pamphlétaire met dans la bouche de Turrettini :
« L'on sait aussi qu'un chétif intérêt temporel
a rompu l'amitié que j'avais pour mon cousin Mi-
chel Deturretin en sorte que j'évite sa rencontre
pour ne pas être obligé de le saluer, et même,
étant allé un dimanche au temple de Saint-Pierre
pour entendre le prêche, comme c'était lui qui
montait en chaire, je me retirai sans délai; un
ami commun s'en étant aperçu, me suivit pour
me dire qu'un modérateur devait être plus mo-
déré, et que, comme j'étais le coryphée des aca-
démiciens par ma science et mon érudition et par
l'intelligence des langues, toutes ces lumières
devaient m'empêcher de mépriser les autres,
crainte d'exciter des troubles dans les con-
sciences des simples, et qu'il vaudrait beaucoup
mieux que j'eusse moins de grec et d'hébreu
mais un peu plus de modération et d'humilité.
Ce donneur d'avis s'avisa encore de. me dire que
la science enfle mais que la charité édifie et que
le savant devient présomptueux quand il n'a pas
la charité qui est le principal. »
CHAPITRE XIV 289
C'était bien mal tomber que de critiquer en
Turrettini précisément l'absence de charité;
CBt la charité était la qualité maîtresse de son
âme.
J.-A. TURRETTINI W
CHAPITRE XV
Turrettini et les troubles politiques de Genève.
Sa maladie; sa mort.
(1734-1737.)
O-C'
On se rappelle que, par suite du renouvelle-
ment de l'impôt pour dix ans, adopté afin d'a-
chever les fortifications de la ville, une violente
émeute s'était élevée. Le peuple avait assiégé
l'Hôtel de Ville pour faire censurer et révoquer
six des représentants du Conseil qui avaient
parlé en faveur de cette mesure. Le Conseil gé- .
néral, sous la pression populaire, fut obligé de
censurer ces magistrats, ce qui arracha à Tur-
rettini la protestation suivante :
« La bourgeoisie n'a point quitté les armes
jusqu'à hier, après le Conseil général, qui avait
CHAPITRE XV 291
été assemblé à leur réquisition pour mettre le
sceau à tout ce qui s'était fait le lundi courant
et les jours suivants. Ainsi l'ambition et la ven-
geance des uns et la violence ouverte des autres
ont consommé leur ouvrage ; et notre patrie de-
meure chargée d'un opprobre éternel pour la
manière horrible dont elle a traité plusieurs ex-
cellents magistrats, qui lui avaient rendu de longs
et importants services, dont on a demandé et
obtenu la déposition avec une violence et une
injustice inouïes, sans alléguer aucun chef d'ac-
cusation contre les lois, contre toute forme de
justice et contre un édit qu'ils avaient eux-
mêmes sollicité et qui avait passé en Conseil
général quinze jours auparavant. Aussi y eut-il
quantité d'honnêtes gens qui ne voulurent pas
se trouver au Conseil général pour n'avoir point
de part à une affaire si odieuse; et ceux qui cé-
dèrent à la force et à l'amour de la paix firent
bien connaître que c'était malgré eux et par un
acte qui n'était point libre....
» J'ai l'honneur de vous représenter ces cho-
ses afin que s'il se présente quelque occasion
favorable pour remédier au mal et pour obtenir
la révision d'un jugement aussi irrégulier et
292 CHAPITRE XY
aussi odieux que celui-là, vous ayez Tobligeance
d*y concourir. Vous ferez par là un acte de jus-
tice très digne de votre piété et de votre
vertu*.... »
Le samedi 3 juillet précédent, Turrettini, de
concert avec MM. Maurice, Bessonet et Yial, avait
été chargé de représenter au magnifique Ck)n-
seil le zèle de la Vénérable Compagnie pour le
gouvernement, la douleur qu'elle avait de tous
ces mouvements, les démarches de quelques-
uns de leurs collègues auprès des citoyens et
bourgeois pour les calmer. Ces délégués priè-
rent le Conseil d'agir dans ces conjonctures avec
toute la modération et toute la douceur conve-
nables. Ils ajoutèrent que parmi ceux qui se
plaignaient il y avait quantité de gens bien in*
tentionnés et que le corps des pasteurs avait été
» Lettre de ïurretin à. Escher, 21 octobre 1734.
Le savant professeur de Wyss de Zurich, posseseeur
actuel des lettres de Turrettini à son ancêtre, a bien
voulu nous en communiquer la copie. Elles ont de la
valeur et jettent un jour nouveau sur les annales de
Genève. Les souvenirs de famille constituent une source
importante pour le récit des évf^nements de la patrie.
« La biographie est l'œil de l'histoire, » a dit M. le
professeur Galiffe.
CHAPITRE XY 293
encouragé dans la démarche qu'il faisait auprès
du Conseil par la confiance que plusieurs bour-
geois avaient témoigné avoir en la Compagnie
en la priant d'interposer ses bons offices pour
rétablir le calme et la paix.
c Nous intéressant, dit Turrettini, autant que
nous le faisons pour le bien de l'Etat et la tran-
quillité publique nous pouvons vous assurer
que les démarches qui ont été faites au préju-
dice de cette tranquillité ont été tout autant de
coups de poignard qui nous ont percé jusqu'au
vif, et nous n'avons pas manqué, comme notre
devoir nous y obligeoit, d'implorer les compas-
sions de Dieu en faveur de cet Etat contre le-
quel il parait que la colère de Dieu est allumée
et qui est menacé d'un grand bouleversement
si Dieu n'a pitié de nous.
9 Au milieu de ces agitations nous ne perdons
pourtant pas courage, nous sommes rasseurés,
d'un côté par la considération de la bonté de
Dieu et par celle de tant d'autres délivrances
qu'il a accordées à cet Etat, et à cette Eglise
dans les besoins les plus pressants, et de l'autre
par la juste confiance que nous avons dans la
sagesse, dans la prudence, dans l'équité, dans
S94 CHAPITRE XY
la bonté de vos seigneuries, bien persuadés
qu'elles ne manqueront pas de chercher et de
mettre en œuvre les expediens les plus propres
à éteindre ce feu et à prévenir les malheurs
dont cette pauvre république est menacée. »
C'est alors que les députés zuricois et bernois
s'apprêtaient à venir à Genève et que Gaspard
Escher écrivait à Turrettini en termes sympa-
thiques et émus :
«c Depuis ma dernière, mon cousin M. Jean
Escher et moy avons été élu unanimement
pour aller à Genève en qualité de représentants
de notre canton; nous avons ordre d'employer
tout notre possible pour empêcher toute violence
et pour ramener l'ordre, la tranquillité et une
bonne harmonie. Si le désir de vous embrasser,
me chatouille, d'un autre côté l'occasion m'af-
tlige et mes affaires domestiques en souffriront.
Je me suis excusé très sérieusement, mais per-
sonne ne m'a voulu entendre. Ainsy j'obéiray
avec résignation, et je prie le bon Dieu qu'il
m'assiste par sa grâce et me donne les lumières
et les forces nécessaires à cet employ, afin que
je puisse servir fidèlement et utilement votre
public que je chéris cordialement. Ce que mes-
CHAPITRE XV ±)^
sieurs vos magistrats nous mandent par leur
dernière, et surtout ce que messieurs de Berne
ajoutent me fait espérer qu'il ne sera pas néces-
saire de partir, et que la condescendance qu'a
eue le magistrat pour les plaignants aura calmé
tout, ce que je souhaite de tout mon cœur. Nous
attendons encore l'ordinaire de demain. »
Les députés arrivèrent effectivement. C'étaient
J.-Gaspard et Jean Escher de Zurich et J.-Ro-
dolphe de Lutternau avec Abr. Sinner de Berne.
A peine entrés dans notre ville où les avait con-
duits le désir de calmer les esprits, ils eurent
des conférences avec les Conseils, ainsi qu'avec
les députés du peuple. Maison sait que leur pré-
sence ne put arrêter les mouvements de la
bourgeoisie qui devenait de plus en plus vio-
lente contre les magistrats qu'elle avait désignés
comme ses ennemis, et qui menaçait à tout mo-
ment de les sacrifier à ses sentiments haineux.
Les députés zuricois et bernois, croyant le calme
rétabli, s'éloignèrent bientôt de Genève ; mais le
peuple, acquérant chaque jour de nouvelles pré-
rogatives, devint intraitable.
G. Escher avait, durant son séjour dans notre
ville, logé chez Turrettini, où il fut reçu avec
^96 CHAMTRB XY
l'hospitalité la plus parfaite. De retour à Zurich,
Escher s'empressa de remercier Turrettini pour
raccueil qu'il lui a fait à Genève.
« Je viens, lui écrit-il en date du 28 août 1734,
vous remercier très humblement de toutes les
bontés et bienfaits que j'ai reçus de vous et de
toute votre belle famille. Mes sentiments là-
dessus sont trop vifs pour pouvoir être exprimés,
par une lettre, je vous supplie donc de vous
contenter des assurances simples, mais qui sor*
tent du plus pur de mon cœur, que je n'oublieray
jamais les obligations que je vous ay, et que je
vous honore et vous estime sincèrement. J'adore
la Providence de l'Eternel qui m'a procuré l'oc-
casion de pouvoir vous voir et vous embrasser
encore une fois dans cette vie. Vous m'avez vu
à Zurich et moy je vous ay vu à Grenève, cela
nous suffira pour ce monde matériel. Le sujet
de mon voyage à été, à la vérité, désagréable,
mais la Sagesse divine sait nous donner des
consolations dans les circonstances les plus
tristes, d
Lorsque les représentants de Zurich et dd
Berne avaient été complimentés au nom de la
Vénérable Compagnie , Turrettini avait été
CHAPITRE XY 297
chargé de prendre le premier la parole. Il dit
entre autres :
« Cette tranquillité avait été troublée, comme
Vos Excellences le savent, d'une manière très
affligeante, lorsque nous avions tout sujet de
nous féliciter de l'état heureux où nous nous
trouvions, lorsque les affaires publiques étaient
administrées avec tout l'ordre, toute la fidélité,
toute la sagesse possible; je dis (de l'aveu de
tous nos concitoyens), nous avons vu s'élever
une émotion extraordinaire parmi notre peuple.
Nous n'enflons pas le détail à Vos Excellences,
nous aimons mieux qu'elles l'apprennent par
d'autres bouches que par la nôtre. Nous nous
contenterons de dire que notre Compagnie a fait
tout ce qu'elle a pu, selon qu'elle y était obligée
pour calmer cette agitation. Dans les circons-
tances où l'on se trouve, nous avons cru que
de deux maux il fallait choisir le moindre, qu'il
fallait acheter la paix, même à des conditions
fâcheuses, pourvu que cela n'allât pas jusqu'à
altérer la constitution essentielle et fondamen-
tale du gouvernement. ^
Durant les dissensions qui troublèrent Genève,
de 1734 à 1736, Turrettini se montra un zélé
CHAPITRE XV 29i)
VOUS ne diffère en rien de ce qui se passait chez
nous il y a quinze ans. Notre peuple était alors
tellement fasciné qu'il n'écoutait plus personne;
il était sourd à la voix de ses magistrats et de
ses pasteurs ; leurs conseils, leurs avertissements
et leurs prières étaient impuissants pour le ra-
mener. Bien plus, des hommes d'une grande au-
torité, choisis dans les principaux Etats de la
Suisse, qui nous furent envoyés ne tinrent au-
cun compte de notre position et l'aggravèrent.
Enfin le Deus ex machina de la fable amena un
changement qui, s'il n'était pas désirable pour
nous, était au moins supportable ; mais il n'en
fut pas de même pour les auteurs de ces trou-
bles, il leur fut funeste et nous l'avons déploré.
En effet, après avoir inutilement employé tous
les remèdes qu'on peut inventer. Dieu couvrit
de honte ces hommes insensés. Les démagogues
apprirent alors qu'il est plus facile d'ameuter le
peuple que de l'apaiser quand il est excité, et
que, contrairement à ce qu'ils avaient cru jusqu'a-
lors, ce n'était pas le peuple qui était en leur
pouvoir, mais que c'était bien eux qui étaient au
pouvoir du peuple. Quand ils voulurent songer
à leur sécurité et mettre un terme à cette péril-
900 GBAFRBB XY
leuse tragédie, ils s'aliénèrent une partie notable
du people qui n'était pas encore décidé à finir,
soit parce que ce dernier une fois lancé ne con*
naît plus de bornes; soit parce que les magnifi-
ques promesses qu'on lui avait Eûtes ne s'accom*
plissaient pas; ou enfin, comme beaucoup Font
cru, parcequ'un certain nombre arrachèrent aux
magistrats ce moment de licence pour tourner
les hommes tuii>ulents contre les auteurs mêmes
des troubles; quelle que fût la cause de cette
division du peuple, les magistrats en profitèrent
pour reprendre leur autorité. Il arrivera quelqiie
chose de semblable chez vous, pourvu que les
membres des deux Conseils restent unis et qu'il
ne se trouve personne de haut rang pour obtenir
secrètement la sédition, car les dissensions dé*
génèrent en maux sans cesse renaissants quand
la division se met dans le sénat, parce qu'un
parti pousse toujours le peuple contre l'autre,
notre exemple pourrait être une leçon pour votre
cité.
» Aujourd'hui, chez nous, il n'est personne
parmi les bons citoyens qui ne reconnaisse que
les magnifiques réformes, comme beaucoup les
considéraient, qui ont été faites dans un temps
CHAPITRE IV 301
citation ont été une cause de désorganisation
un changement malheureux. Tout le monde
ihaite de voir disparaître ce qui peut encore
-ter de ces réformes. Avant cette funeste épo-
le nous nous plaignions souvent, je l'avoue,
la corruption de la république, et ce n'était
^ris sans raisons; tous nos vœux maintenant
<?ont pour qu'on puisse rétablir ce premier état
«!e notre cité qui nous paraissait très corrompue
parce que nous n'avions rien encore vu de pire;
voilà ce qui arrivera chez vous si le peuple pré-
fère s'instruire par ses propres malheurs plutôt
que par ceux des autres. Je crois que votre Vé-
nérable Compagnie pourrait beaucoup pour apai-
ser cette agitation, si ses membres agissaient de
concert et avec vigueur sans avoir l'air pour cela
d'approuver les magistrats. Il est impossible que
des conseils donnés des deux côtés par des
hommes tels que ceux qui remplissent votre as-
semblée aujourd'hui soient impuissants. Si vous
pouvez une fois persuader vos auditeurs au nom
de Dieu et par l'amour de la patrie, abordez-les
ensuite avec une sincère charité. Si pour donner
plus d'autorité à votre Compagnie et gagner les
esprits en faveur de chacun de ses membres, des
302 CHAPITRE XV
lettres de pasteurs suisses étaient nécessaires, il
faudrait en avertir les députés qui se trouvent
chez vous et leur indiquer quelle devrait être la
teneur de ces lettres pour qu'elles fussent effi-
caces. Quant à toi, contiens ton esprit, ne dé-
sespère pas d'un succès acceptable, agis comme
un bon citoyen et comme un pasteur et remets
à Dieu la garde de votre assemblée. »
La correspondance qui s'était établie entre
Escher et Turrettini ne s'arrêta pas à l'année
1736 et continua pendant l'année qui suivit jus-
qu'au jour de la mort de TiHustre professeur. On
sait que, sur le conseil des cantons confédérés^
la république sollicita la médiation de tous ses
alliés. Zurich et Berne, en particulier, s'associè-
rent de tout leur cœur à ce patriotique projet*
Ces deux cantons craignaient que les dissensions
ne fussent pas encore éteintes et qu'elles ne re-
prissent de nouvelles forces. Leurs députés firent
entendre des paroles de modération et de dou-
ceur, exhortant les citoyens à ne pas agiter de
nouveau la république par des émeutes dont le
mobile intéressé n'échappait plus à personne.
Les autres puissances alliées envoyèrent égale^
ment des députés qui par leurs sages conseils
I et Berne avaient com-
Lppemière ligne l'Angleterre
Bite médiation un homme de
e <;ointe de Marsay. Ami de
,;['l/iTOUini, jouissant d'une grande
lOinme homme politique, le député
B-Urolagne avait vuavec douleur t|ue
uit pas rétabli dans Cjenève. Espé-
^tiuvemement dou\ et juste ramène-
[jrlts égarés et que ces derniers fini-
■connallre ijue la justice valait mieux
■ijiiblique c|ue la force et l'arbitraire,
Marsayse mit ;i son œuvre d'apaise-
L'ut l:i joie de voir ses avis suivis et
- par le Conseil diis soixante.
111.- le représentant de la Grande-Bre-
! ntervenait dans les alTaires de Genève qui
■ait de l'ombrage à l'Europe par ses conti-
Ues agitations, Escher communiquait & Tur-
tini, dans un langage à la fois ferme et affec-
<eux, les sentiments de la Suisse à notre égard *.
« J'étois résolu, lui écrit-il*, de difTérer ma ré-
' Coireapoudance inédite de Esi'her et Tunettini. Nos
r.rchiTea particnliferes.
• Le 20 février 1737.
2ùi CHAPITBB Xy
poDse à l'honneur de la vôtre du 8 du passé jus-
qu'à ce que je puisse vous communiquer ce que
les deux cantons avaient résolu sur la dépèche
de M. le comte de Marsay, mais messieurs de
Berne nous tiennent si longtemps en suspens
sur les propositions que nous leur avons fait
faire par nos députés, à la dernière diète de Bade
du 18 janvier, que de peur que vous n'attribuiez
mon silence à quelque autre cause, je le romps,
en vous remerciant, monsieur, très humblement
de votre dite lettre. J'ay été bien aise d'appren-
dre que l'élection de messieurs vos syndics se
soit faite en ordre et avec tranquillité.... Je fais
mille vœux pour que le bon Dieu fasse servir
leur syndicat au rétablissement d'un bon ordre
et d'une parfaite union dans votre illustre répu-
blique. Vous voyez, monsieur, de plus en plus,
que votre salut doit naître entre vous par une
conduite sage et exemte de faction. J'apprens
par les correspondances qu'ont quelques-uns de
mes amis, que la tranquillité continue chez vous
et qu'il y a lieu d'espérer que les choses iront de
mieux en mieux, ce que je souhaite de tout mon
cœur.
ii> Nous avons fait la proposition à messieurs
CHAHTRB XV 305
lorter votre magisttat par une
r satisfaction h M. le comte de
H représenter ensuite que nous en-
[ue manière dans les appréhen-
!. le comte, que les frif-quentos re-
ait tombée votre république nous
Htucoup d'inquiétude, que nous le^
ployer toute leur attention à réprimer
i tout ce qui pourrait sorsir & faire
m désordres et les factions, et de leur
■e nos offices avec les assurances les
Haies qu'en cela nous n'avions aucune
Mon particulière, mais que le salut de
lublique sera toujours notre loi suprême.
be de cette lettre a eu l'approbation de
Pd'Erlach et de Watteville, mais par leur
Ktion ils furent obligés de la prendre orfi-e-
rendum, et ils nous ont promis de nous Caire
avoir sans délai les intentions de leurs sei-
neurs et supérieurs ; cependant il y a cinq ou
[x semaines que ces messieurs sont de retour
t Berne garde encore le silence ; si LL. EE. de
eme consentaient à une semblable lettre; l'in-
oition est d'écrire en même temps à M, le comte
e Harsay, de le remercier de son attention pour
306 CHAPITRE XV
les affaires de Genève, dé le prier de faciliter uir
accomodement par rapport à ses plaintes, de lui
communiquer notre lettre à votre Etat, et de le
solliciter à employer ses bons offices pour que
le roi rende sa bienveillance à la ville de Genève
et la continue envers toute la Suisse protestante.
i> Je scais bien, monsieur, que vous souhaitez
quelque chose de plus, et que les deux cantons
prissent la résolution de vous envoyer une dé-
putation d'office; mais sans parler de la difficulté
à faire goûter cette proposition surtout à Berne
où on examine vos affaires de près, suivez un
peu cette idée et vous verrez qu'elle doit nous
paraître presque impraticable. En Suisse elle est
sans exemple en de pareilles circonstances et à
qui s'adresser, quelle position faire, avec qui
négocier... tout me paraît de la dernière diffi-
culté.... »
Ailleurs Escher confirme les sentiments d'es-
time qu'il avait pour le comte de Marsay.
« M. le comte de Marsay est reparti avant-hier
d'ici. Il s'arrêtera en divers endrohs sur sa route,
ainsi vous ne le verrez pas si tôt à Genève. Je
vous assure que nous sommes tous charmés icy
de ses belles qualités, et que nous avons de la
CHAPintE XV 307
B afl'aires de Sa Majesté Britannt-
NQnnes mains. Il peut être persuadé
ijjours une considération parfaite
mue. Le bon Dieu veuille bénir son
a avons bien parlé de vous et bu
jj ce dernier est un aclt^ esseatitil
jufTrit beaucoup de ces dissensions
il si l'on doit compter parmi los gr&ces
ta lui avait faites de l'avoir retiré du monde
les derniers désastres du mois iVaoiitil^l,
-ut bien dire que les émotions qu'il rcs.^entit
ces troubles néfastes portèrent un coup fatiil
santé délabrée. Citoyen dévoué au servic-e
>a patrie pour le bien de laquelle il soupirait
istamment, il ne put voir qu'avec une amère
ulear les changements survenus en 1734.
ne se dissimulait pas la gravité du mal qu'avei:
clarté de son jugement il considérait comme
.'rémédiable, il déclina peu à peu, dans les trois
lernières années de sa vie, mais travaillait tou-
jours. Chaque nouvelle secousse politique le ren-
dait plus faible et incapable de surmonter les
émotions. Cependant il conserva le goût de l'é-
tude jusqu'à la fin. Il attendait la mort sans en
308 CHAPITRE XV
être effrayé, ainsi que le prouve la lettre qu'il
écrivait quinze jours avant son délogement à son
ami M. de Crousaz, le 12 avril 1737.
c Vous avez reçu si obligeamment plusieurs
parties de ma théologie naturelle, que j'ose me
pr^ettre la même indulgence pour les der-
nières parties que j'ai l'honneur de vous en-
voyer. Il aurait fallu leur donner plus d'étendue.
Mais la faiblesse qui augmente tous les jours
m'a pressé de finir.... Je me félicite d'avoir eu
occasion de penser de nouveau à l'immortalité
de l'âme et aux preuves qui l'établissent, lorsque
je suis à la veille (s'il plaît à Dieu) d'en faire
l'expérience. Aidez-moi de vos prières, et soyez
persuadé que je serai jusqu'à mon dernier sou-
pir.... »
Ce fut la dernière lettre qu'il écrivit avec la
missive qu'il fut chargé par la Vénérable Com-
pagnie de rédiger et d'envoyer au nouvel arche-
vêque de Gantorbury, le docteur Potter, pour le
féliciter de son élévation, et pour le prier d'en-
trer dans les mêmes sentiments que son prédé-
cesseur envers les Eglises étrangères. En prési-
dant à la défense d'une thèse sur l'éternité, le
mercredi 17 avril, Jean^Alphonse Turrettini pro-
CHAPITRE XY 309
nonça une prière courte et vive pour rendre
grâce à Dieu de ce qu'il soutient notre nature
fragile et périssable par la promesse de l'im-
mortalité, et de ce qu'il veut bien nous tirer des
ténèbres de ce bas monde pour nous introduire
dans la région de la sainteté et de la lumière.
Ce jour-là le pasteur Pictet, fils de Bénédict, qui
opposait, lui fit en terminant l'application de ces
quatre vers d'Horace :
Vivet extento Turrettinus devo
NotuB in fratres animi paterni :
lilum aget pennâ metuente solvi
Fama superstes.
A ce moment-là on annonçait dans le public
comme prête à paraître l'édition des ouvrages de
Turrettini réunis en trois volumes, et en voyant
leur auteur quitter la salle des dissertations où
il venait de diriger la discussion, on était loin
de prévoir que le jour où ces livres paraîtraient
il ne serait plus.
Le mardi 23 avril, Turrettini sortit encore
pour entendre une prédication de Vernet qui
avait lieu à Saint-Pierre. Le lendemain il se
trouva incommodé de rhume et de fluxion. Le
jeudi, il garda le lit ayant de la fièvre, ce qu'on
310 CHAPITRE XY
regarda comme favorable; car souvent son op-
pression se dissipait comme cela. Le vendredi
et le samedi il sentit un point au côté qui obli-
gea de le saigner ; le point devint ensuite mou-
vant et rincommoda moins; toutefois l'oppres-
sion fut plus forte et la fièvre redoubla. Ce qu'on
lui administrait pour le faire cracher ne produi-
sait plus d'effet comme auparavant. Il comprit
aussitôt que ce serait sa dernière maladie, et
montra un détachement de la vie digne de sa
piété. Quoique la difficulté de respirer l'empê-
chât de tenir de longs discours, il fut en état de
parler avec présence d'esprit à peu près jusqu'à
sa dernière heure. Un redoublement de mal qui
vint dans la nuit du mardi acheva de Tabattre.
Il expira le 1®"^ mai , Dieu lui faisant la grâce
qu'il avait souvent demandée de ne pas avoir
une longue maladie.
La Compagnie voyait avec chagrin l'approche
de la fin de cet homme qui exerçait en son sein
une si grande influence.
« Le mardi 30 avril 1737, à quatre heures de
l'après-midi, fit-on dans ses registres, la Com-
pagnie a été assemblée extraordinairement par
M. le Modérateur à l'occasion de la maladie de
:iuj>fnu( ST 311
fesseur Turrelin, notre doyen. On a
I que depuis ce malin sa sauté va si
Ifléclinant qu'il n'y a pas apparence
» recevoir la visite de la Compagnie.
e et Bauiacre ont été priés, comme
liliers, de se rendre chez lui et d'in-
nit M. Turretin lui-même, s'ils peuvent
t sa famille, du désir c|ue la Compa-
rait de le visiter en corps , si sa maladie
;rmel, et au cas qu'il ne soit pas en étal
ivoir la Compagnie, on les prie de lui té-
pier les sentiments dcsliiiie et Je vénéra-
1 pour lui toute la Compagnie, la vive
r qu'elle ressent de son élat, et les vœux
{Kents qu'elle fait pour son rétablissement, n
S médecins ayant déclaré qu'il serait dan-
L pour le malade de recevoir la visite de la
Compagnie en corps, on introduisit les deux dé-
légués dans la chambre de Turrettini, qui leur
parla d'une manière très affectueuse et très tou-
chante. Dans cette entrevue, qui devait être la
dernière, Turrettini assura la députatiou de toute
sa reconnaissance des bontés qu'elle avait tou-
jours eues pour lui, et en particulier de l'atten-
tion qu'oQ lui marquait en cette occasion. Douze
312 CHAPITBB XY
heures plus tard, ce n'était plus Turrettini qui
était doyen de la Compagnie, mais son collègue
Fatio. Turrettini était mort.
Vernet, le fidèle compagnon de sa vie, nous
raconte la fin de Turrettini en ces mots :
c Le mourant ne fit que répéter à peu près
les mêmes choses aux deux députés, leur par-
lant très convenablement pour lui, pour eux et
pour tout le corps. Quelques amis familiers
comme MM. de la Rive, Sarrasin, Luliin, Tron-
chin et moi ne le quittèrent presque point, re-
cevans sa bénédiction, faisant des réflexions
pieuses et priant Dieu avec lui et avec sa famille.
Quoiqu'il fût fort travaillé de la poitrine, il eut
la parole libre presque jusqu'à la fin et continua
à en faire l'usage édifiant qu'on devait attendre
d'un homme de son caractère. Cette nouvelle,
ajoute Vernet, répandit la consternation chez
tous ceux qui aiment la religion, la science et
la patrie. On sentit que l'Eglise perdait une de
ses plus grandes lumières, et Genève un de ses
plus beaux ornements. » ^
Les registres du Conseil d'Etat du 13 mai 1737
contiennent ces lignes :
« La Vénérable Compagnie a témoigné la dou*
CHAPfTBB XV 313
leur qu'elle ressent de la mort de feu spectable
J.-A. Turretin, pasteur et professeur, qui a fait
beaucoup d'honneur à cet Etat, à cette Eglise et
à cette Académie attendu ses grands et rares ta-
lents, ses belles lumières, ses nobles idées sur
la tolérance et sur la nature de Dieu, ses excel-
lents ouvrages, son éloquence, la beauté de son
génie, la netteté de ses idées et enfin ses grandes
correspondances avec tous les savants. La Com-
pagnie a été, lit-on dans ses registres, convoquée
à Toccasion de la mort de J.-A. Turretin, pas-
teur et professeur en théologie et en histoire ec-
clésiastique, que Dieu a retiré à lui, ce matin à
quatre heures. Quelque étendues que fussent
ses connaissances, qui lui donnent un rang de
réputation distinguée parmi les savants, on ad-
mirait encore plus en lui ce jugement exquis,
qui parait dans Tordre excellent qu'il savait don-
ner à ses pensées, et dans la netteté et la préci-
sion avec lesquelles il les exprimait. Il est un de
ceux qui ont le plus contribué à introduire dans
la théologie et la prédication une noble simpli-
cité apostolique. Plein de chanté et de tolérance,
il a prêché toute sa vie et par son exemple, et
de vive voix, et par ses écrits, la paix et la con-
314 CHAPITRE XV
corde dans l'Eglise, et il a eu la consolation de
voir que Dieu bénissait ses travaux. Quelques
regrets que nous cause sa mort, nous bénissons
Dieu de ce qu'il Ta conservé jusqu'à l'âge de
soixante-six ans, tout ferme et infirme qu'il était.
Sa fin a' été celle d'un véritable juste qui se sent
appelé à l'immortalité» En l'absence de ses pa-
rents, la Compagnie a résolu que comme elle
n'a pas pu aller en corps recevoir sa bénédic-
tion, elle irait en corps consoler madame sa
veuve et monsieur son fils. »
Par une étrange coïncidence, au moment où
Turrettini était sur son lit de mort et allait ren-
dre son âme à Dieu, Kothen, pasteur de l'Eglise
luthérienne de Genève, adressait à la Vénérable
Compagnie une sorte d'apologie sur l'illustre •
professeur. S'inspirant des sentiments de con-
corde qui animèrent constamment notre théolo-
gien, l'auteur du petit poème dont nous parlons
faisait l'éloge de Turrettini en termes à la fois
précis et vrais. Il le louait des efforts qu'il avait
faits pour rendre la paix « à Genève, adoucir les
cœurs , pour former les jeunes gens qui , com-
prenant le véritable intérêt de la république,
joindraient bientôt leurs efforts à ceux de leurs
CHAPITRE XY 315
ignés pâsteurs. ]» L'auteur se plaisait aussi à
Imirer les ouvrages pleins d'érudition et de cri-
iqùe, qui distinguaient surtout son histoire ec-
^elési'astique et son bel ouvrage de dogmatique.
Ce poème fut envoyé à Turrettini lorsqu'il n'était
plus en état de le lire. Kothen ignorait qu'il fût
à l'extrémité, et ne croyait pas déjà faire son
éloge funèbre.
' On lit dans les registres mortuaires, au bureau
de la chancellerie, année 1737 :
• « Mercredi, l®"^ mai, à quatre heures du matin,
spectable Jean-Alphonse Turretin, citoyen pas-
teur et professeur en théologie et en histoire
ecclésiastique, âgé de soixante-six ans, — mort
de l'asthme et de fièvre, en la rue de la maison
de ville, — l'on ne sait s'il a testé. -»
Nous allons voir que Turrettini avait laissé
des dispositions écrites.
Le 7 octobre 1728, neuf ans avant sa mort,
Turrettini avait fait un testament dont nous ex-
trayons quelques passages :
flc Au nom de Dieu, amen. Je soussigné, Jean-
Alph. Turretin, pasteur et professeur en théo-
logie et en histoire ecclésiastique, dans cette
église et académie de Genève, faisan^ réflexion
xxiBpno
CHAPITRE XV 3i7
ce qui n'est qu'une très petite partie de la re-
connaissance que je lui dois pour les soins infi-
nis qu'il a pris de moi, dont je lui suis très
obligé. ))
Il mentionne d'une manière particulière par-
mi ses domestiques son ancien et fidèle servi-
teur Vincent, qui l'avait accompagné dans ses
voyages autrefois et qui l'avait quitté pour s'éta-
blir coiffeur.
« Je cède, dit-il, au sieur Vincent, perruquier,
et qui m'a servi autrefois, tout ce qu'il me reste
devoir, qui peut monter à une trentaine d'écus.
Je souhoite aussi qu'il ait quelque portion de
mes habits et qu'on lui donne de temps en temps
quelques denrées. »
Au lendemain de la mort de Turrettini, Ver-
net écrivit à Escher * : « D faut un siècle avant
que de voir s'élever un génie de cet ordre. En
mon particulier, j'y perds un excellent guide et
modèle et un puissant ami, digne de toute ma
vénération et de ma reconnaissance.
» On n'a pas encore eu le loisir de penser à
ses papiers. Ce soin me regardera principale-
« Lettres de Vernet k Escher, collection de M. le prof,
de Wyss. (7 mai 1737.)
318 GEUPITBB XV
ment. Le Ois est si abattu et a des afOictions si
redoublées qu'on ne peut pas voir une plus
grande désolation, car imaginez-vous, monsieur j
que M, et M"* Boissier, dont il est gendre, sont
aussi morts tous deux cette semaine. Ainsi, le
deuil entre tout à coup dans une maison où ré-r
gnait la plus grande prospérité.
» Je me tiendrai fort heureux, monsieur, si
les liaisons que M. Turretin avait avec vous
pouvaient rejaillir un peu sur moi, et si vous me
jugiez propre à vous rendre quelques services
dans cette ville. »
La nouvelle de la mort de Turreltini fut ac-
cueillie en Suisse par d'unanimes regrets, f hea
grands services que cet homme illustre a rendus
à l'Eglise et à l'académie pendant quarante ans,
dit le journal helvétique du mois d'avril 1737,
ses rares talents pour la chaire, son éloquence
m&le , simple et accompagnée de douceur qui le
faisait regarder à juste titre comme un excellent
modèle dans l'art de prêcher; son profond sa-
voir, son esprit net et vaste ; ce jugement solide
et droit ; ce goût et cette admirable clarté avec
laquelle il enseignait, qui le rendaient si propre
à l'oimer de bons disciples et qui ont donné à sea
l
CHAPITRE XV 319
soins et à ses travaux des succès si heureux; la
grande réputation qu'il s*était acquise dans tout
le monde savant, la considération qu'avaient
pour lui les Eglises étrangères où son nom était
célèbre; le lustre qu'il a donné à cette académie
par ses grandes lumières; les beaux ouvrages
dont il a enrichi le public, surtout cet esprit de
tolérance et de modération qu'il a si constam-
ment fait paraître dans ses écrits et son exemple
qui a toujours été si édifiant; tout cela nous
rendait sa vie infiniment précieuse et doit éter-
niser sa mémoire dans le cœur de tous ceux qui
aiment la religion et les sciences. » De l'étranger
arrivèrent également bon nombre de lettres de
condoléance adressées soit à la compagnie, soit
à la famille de l'illustre défunt. Celle de Potter^
l'archevêque de Cantorbéry est surtout remar-
quable par la tristesse et le chagrin que révèlent
toutes ses pages. Des autres pays de la réforme
arrivèrent aussi beaucoup et de sincères témoi-
gnages de sympathie.
Ainsi s'éteignit celui qui, par ses talents scien-
tifiques, littéraires et sa haute influence dans le
domaine de la théologie contribua à rendre sa pa-
trie célèbre à l'étranger, florissante au dedans et
3t0 dUPITIIK XT
respectée de tous. Par sa parole et par ses écrits
il a rendu à l'&me humaine sa liberté et sa di-
gnité voilées de son temps par un zèle sincère
mais quelque peu intolérant. II travailla toute
sa vie avec un courage infatigable, à élever le
niveau social et religieux de sa patrie, l'en-
veloppant dans une charité, qui, tout en ne
méconnaissant pas les défauts et les mauvais
penchants de ses concitoyens, trouvait en elle-
même un principe de dévouement pour les
aider, les secourir et les consoler.
SOURCES PRINCIPALES
Kos archives particuliëres : Correspondance inédite
de Jean-Alphonse Turrettini. — Bibliothèque publique
de Genève : Correspondance des Pasteurs. — Archives
Turrettini, collection de Roches Lombard. — Archives
de la Vénérable Compagnie et du Consistoire. — Remer-
cions ici MM. Gas, Plan, Ph. Roget, Dufour et Ritter
pour Tobligeance avec laquelle ils ont facilité nos re-
cherches dans ces dépôts. — Gaberel, histoire de TEglise
de Genève. — Idem : Genève. (Article inséré au Diction-
naire des sciences théologiques de Lichtenberger.) —
Vemet, Eloge historique de M. J.-A. Turrettin. — Ar-
ticles insérés dans la Bibliothèque raisonnée, tome XXI.
— Bayle> — Chauifepié. — Moreri. — de Leu, diction-
J.-A. TURRETTINI 21
TABLE DES SLA.TIÈRES
Pajjes
Chap. l". Jeunesse de Turrettini (1671-1692) .... 5
Ghap. 11. Sesvoyages.— Angleterre. — Hollande.
- France. ( 1693) 19
Chap. IlL Ses voyages. — Paris. (1693) 44
Ohap. IV. Turrettini. — Ses premiers travaux.
(1694-1710) 58
Chap. Y. Turrettini, sa théologie, son enseigne-
ment 78
Chap. VI. Turrettini. — Ses controverses 100
Chap. VIL Turrettini. — Le Consensus. — Projet
de réunion des protestants 128
.f
., I
324 TABLE DES BCATIÈRES
Pages
Chap. VIIL Ses ouvrages. — Nubes Testium. —
Discours académiques. — Les jeux
séculaires. — Histoire ecclésiaB-
tique. — Dissertations. — Th^es. 151
Chap. IX. Turrettini. — Suite de ses ouvrages.
— Commentaire sur les épitres de
saint Paul. >— Pensées . . . ■ 181
Chap. X. Turrettini, orateur. — Ses sermons.. 2()2
Chap. XI. Turrettini et ses correspondants de
Tétrangêr et de la Suisse 229
Chap. XII. Turrettini et les réfugiés fi-ançais . . . 248
Chap. XIII. Turrettini et les martyrs pour la foi. . 26B
Chap. XIY. Suite de la vie de Turrettini. (1710-
1733) 2B0
Chap. XV. Turrettini et les troubles politiques
de Genève. — Sa maladie. — Sa
mort. (1734-1737) 29Q
Sources principales 321
■ «ap» ■
GALERIE DE THEOLOGIENS GENEVOIS
PAR E. DE BUDÉ
Vie de Jean Diodatl. (1576-1649.) — 1 volume. 3 fr. 50
Vie de Praoçois Turpettdnl (1633-1687.) — 1 vol., 3 fr. 50
Vie de Bônëdlot Mctet. (1655-17Si.) - 1 vol.. . 3 fr. 50
Vie de J.-A. Turrettinl. (1671-1737.) — 1 vol. . . 3 fr. 50
Vita di Giovanl Diodati, theologo ginevcino, tradotta
su rjuplla del sig. Ëugenio de Budé. Firenze, 1870, 3 fr.
OUVRAGES DE M™' E. PRENTISS
traduits de Farifflais avec l'autorisation de Fauteur.
Uarohant Tsn le olel. Quatrième édition revue et cor-
rigée. — 1 vol iii-12 3fif.50
La Famille Feror; ouvrage pour la jeuQesse. — 1 vol.
iii-13. (Epuisé.)
Le HéroB de tante Uary. Seconde écUtton revue. — 1 vol.
iii-13 : 3 fr.
Buth, une histoire de la Nouvelle-Angleterre dans les
temps anciene. — 1 vol. in-13. 3 fr.
Hermann ou le petit prédicateur. — 1 vol. in-12, 1 fr. 50
Lettres Inédites de DeBOartee, avec introduction; mé-
moire communiqué à l'Académie des sciences morales
et politiques, de Paris, par E. de Bddë 2 fr.
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